L’Absente de Pierre Duba
En français Publié chez 6 pieds sous terre
Chroniqué par Loleck en mars 1999

L’Absente, de Duba, est un drôle de livre. On y entre avec un appétit aiguisé par une couverture inhabituelle. On y découvre avec gourmandise la préface élogieuse d’Edmond Baudoin, qui parle avec respect de la quête de Duba, parallèle à la sienne.
Le livre commence par offrir les images prometteuses d’un noir et blanc très maîtrisé, encre de Chine et pinceau, dans des formes et des mouvements qui séduisent et déconcertent. Le temps d’un voyage en train entre Paris et Béziers, c’est un lent travail de deuil qui se construit, entre les paysages extérieurs entraperçus par la vitre et les paysages intérieurs du narrateur perdu dans ses pensées. Le monde devient flou, estompé par la vitesse, et dans le même temps la rêverie prend corps, au point qu’on ne sait plus très bien, au bout de quelques pages, lequel des deux garde au fond le plus de consistance.

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Dans l’aller-retour entre ces deux univers fuyants le pinceau de Duba cherche des passerelles et n’hésite pas à changer radicalement de style. Les cases décadrées, les lignes de fuite aspirantes, les torsions incroyables des perspectives se brouillent. Le sujet même du livre s’échappe. Les commentaires aux blancs aléatoires qui se glissent entre les masses noires parviennent à peine à les organiser : parfois même ils perturbent la lecture, qui aimerait se laisser aspirer dans l’incompréhension des pages. Les textes, que ce soient les mots du narrateur ou ceux, plus ésotériques encore, empruntés à Henri Meschonnic, poétisent encore une histoire qui demandait peut-être un peu plus de sol, de support, de sujet.
Cette déconstruction est peut-être trop poussée. Peindre au vif le flux de conscience est un pari risqué, car la logique des rêves n’est pas souvent accessible à celui qui n’est pas le rêveur : le sujet, peut-être, aurait eu besoin d’un discours plus soigné, d’une narration plus soutenue, qui ne laisse pas le regard du lecteur glisser sur les planches, sans comprendre, peu à peu devenu indifférent aux essais pourtant sincères de Duba.

Tout le livre finit par se tenir, comme le reconnaît le narrateur lui-même, hors-sujet : hors de son sujet, mais aussi hors du sujet lui-même, hors de tout point de vue qui permettrait au lecteur de se guider dans ce dédale de formes et de sensations fugitives du voyage. Pour certains, quelques réussites graphiques splendides ne parviendront peut-être pas à gommer le malaise d’un album qui, au fond, finit par ne plus très bien savoir lui-même où il va.
Pour d’autres, au contraire, la fascination jouera, et les pleins du pinceau suffiront à construire une histoire. Dans les deux cas, c’est un livre qui séduit sans paroles, au bord de la narration, à la frontière de la bande dessinée. Un livre qui demande, et qui mérite, une seconde lecture. Pour revenir dans le sujet.

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