Adaptation ou appropriation ?
Humeur de David Turgeon en décembre 2009

Il paraît qu’on voit ces jours-ci poindre ici et là moult débats savants autour d’un sujet très ennuyeux qui est : l’adaptation en bande dessinée. Autant vous faire tout de suite cette confidence : ces débats-là m’ennuient, je vois bien où ils veulent en venir mais aucun intervenant, jusqu’à maintenant, ne m’a semblé donner une réponse conclusive à cette question qui en est une de justification : peut-on adapter des œuvres de médias divers (roman, film...) en bande dessinée ? Là-dessus, tout le monde s’entend pour dire bien sûr, mais certains font mais. Toutes les adaptations, en effet, ne se valent pas. Et à partir de ce constat, ce qu’il faut vraiment essayer d’éclaircir, semble-t-il, c’est ce qui fait que certaines adaptations — trop rares — fonctionnent et que d’autres — la plupart — nous semblent pauvres, au mieux redondantes. D’où cette modeste proposition faite aux auteurs de s’abstenir d’adapter, du moins faute d’idée de génie. Et là-dessus, les tenants de l’adaptation — qui sont parfois eux-mêmes des adapteurs — nous posent cette question ma foi fort légitime : où s’arrêter, où tracer la ligne ? Qu’est-ce qui différencie une bonne adaptation d’une mauvaise ? C’est alors que les esprits, au lieu de s’échauffer, s’échappent du débat comme le vieil air d’un ballon de baudruche. Voilà le débat évanoui quelques temps, qui recommencera à la prochaine parution du catalogue de « Fétiche » ou d’« Ex-libris »...

Je ne veux pas tourner autour du pot, je l’ai dit, ce débat m’ennuie, en tout cas dans les termes dans lequel il est souvent proposé, je veux donc proposer d’élargir quelque peu le champ d’action. Je dirai d’abord que ce questionnement quant à la fréquente pauvreté des adaptations proposées récemment est légitime mais qu’il dépasse largement le sujet dont il est question. En soi l’adaptation n’est finalement qu’un symptôme, le signal d’un malaise qui touche à la fois l’édition et la création. D’ailleurs, la question en elle-même n’est pas neuve et ne se limite bien évidemment pas au champ de la bande dessinée : on retrouvait la même, par exemple et à peu de choses près, à la grande époque des Cahiers du cinéma.

« De l’adaptation telle qu’Aurenche et Bost la pratiquent, le procédé dit de l’équivalence est la pierre de touche. Ce procédé suppose qu’il existe dans le roman adapté des scènes tournables et intournables et qu’au lieu de supprimer ces dernières (comme on le faisait naguère) il faut inventer des scènes équivalentes, c’est-à-dire telles que l’auteur du roman les eût écrites pour le cinéma. » Voilà ce que disait François Truffaut en 1954 dans un article célèbre, [1] où il parle justement des périls de l’adaptation, ici cinématographique. Et il me semble que c’est dans ce « procédé de l’équivalence », aujourd’hui encore, que les défenseurs de l’adaptation en bande dessinée vont chercher leur principal argument. On nous assène que la bande dessinée est assez grande pour reprendre n’importe quel roman sans exception, qu’il faut simplement que l’auteur-adapteur s’immerge dans l’univers de l’auteur original, en d’autres mots qu’il se mette à sa place, qu’il soit Proust à la place de Proust, et que supposer le contraire c’est nier à la bande dessinée sa force, c’est perpétuer une sorte de mentalité de colonisé.

Il ne faut pas prendre pour argent comptant tout ce que nous dit Truffaut dans cet article furieux mais qui réussit parfois à se fourvoyer. Le jeune critique admettra un peu plus loin, par exemple : « ... je ne conçois d’adaptation valable qu’écrite par un homme de cinéma. Aurenche et Bost sont essentiellement des littérateurs et je leur reprocherai ici de mépriser le cinéma en le sous-estimant. » [2] Là se trouve une objection un peu trop glissante pour mon usage. Sans doute ne nait-on jamais « homme de cinéma », il faut donc le devenir. Les adaptations dont on constate ici la pauvreté sont pourtant bien le fait d’auteurs de métier, d’« hommes de bande dessinée », pas de soit-disant « littérateurs » promenant leur dépit dans un neuvième art qui n’attendrait que ça. Disons qu’il y a malentendu possible dans cette dichotomie entre « vrais » et « faux » acteurs du médium. Mais poursuivons l’argumentaire de Truffaut et l’on remarque un refrain qui revient comme une marque de commerce : Tradition de la qualité. C’est sous ce vocable en effet que notre critique enferme tous les adapteurs selon lui médiocres, ceux qui se contentent de livrer la marchandise en oubliant de faire du cinéma... Tradition de la qualité : car ces films gagnent des prix, établissent à eux seuls la réputation cinématographique de la France : ce sont les ambassadeurs de facto, que l’on placarde en grand. C’est la France bourgeoise telle qu’on voudrait la montrer, en d’autres mots c’est le cinéma dans ce qu’il a de plus présentable.

Et ce qui frappe, finalement, dans bien des adaptations présentement offertes au lecteur de bande dessinée, c’est bien précisément ce côté présentable, gagneur de prix. Parce que, bien évidemment, comme à l’époque de Truffaut, ce sont les journalistes de métier qui portent joyeusement au bout de leurs bras ces jolies œuvres sans ratures qu’ils ont reçues en service de presse, ce sont les journalistes de métier, carte de membre de l’ACBD en main (soyons frontal), qui tous ensemble se bousculent de la manière la plus prévisible pour décerner leurs éloges au livre le moins choquant et le plus faussement audacieux de la semaine. Je dis « de métier » parce que c’est un peu le nœud du problème : le métier reconnaît le métier. Tout scribe besogneux sait apprécier le travail de l’honnête faiseur de livres. D’autant plus si ce travail se fait sous les auspices de la nouveauté, parce que pour un journaliste, le pire c’est bien de ne pas être dans le coup. Alors, autant que possible, le dessin doit être juste ce qu’il faut de gribouillé, le texte juste ce qu’il faut de naturaliste, mais avec métier, bien sûr ! Qu’est-ce qui rend la bande dessinée moderne si ennuyeuse, dites-moi, sinon que ce métier trop bien assimilé, ce dosage trop étudié de sfumato et de chamarré, ce style enfin qui refuse tout dérapage, toute faute de goût ? (On en vient à espérer que la bande dessinée soit, de temps à autre, le fait d’autre chose que d’« hommes de bande dessinée », des créateurs venus d’autres horizons, capables d’aérer notre médium, de décadenasser quelque peu nos portes.)

En réalité l’adaptation n’est pas un « problème », en tout cas pas dans le sens normal de quelque chose qui est appelé à se « résoudre ». Ce que l’on voit aujourd’hui, chez certains lecteurs exigeants, certains critiques dignes de respect, c’est l’expression d’un malaise face à la complaisance généralisée du « monde de la bédé » envers ces nouveaux représentants de la Qualité française, cuvée neuvième art. Ce malaise est, je crois, souvent exprimé maladroitement, d’une manière qui ne parvient pas toujours à éviter la mauvaise foi. Nos adversaires ont alors beau jeu de nous taxer de démagogie, dire que nous crachons dans la soupe — quoique la soupe n’est certes pas la métaphore la plus avisée s’il s’agit de montrer la grandeur de leur œuvre. Mais voilà, justement, de grandeur il n’est point question ici, il ne s’agit que de faire honnêtement son travail, livrer la marchandise, être là où on est attendu, juste un peu en décalage. Et les membres de l’ACBD, se prenant soudain pour des professeurs, de distribuer les bons points et les mentions d’honneur (ignorant de surcroit les mauvais élèves, qui ne méritent pas de publicité gratuite, s’pas).

Il ne s’agit donc pas de condamner en bloc l’adaptation, ce serait idiot. Même pas de tracer une ligne entre le bon grain et l’ivraie. Ces lignes-là sont trop flottantes : deux critiques nous en proposeront deux d’égale pertinence qui se contredisent l’une l’autre, autant dire que leur apport ne nous sera d’aucun secours. Le bon grain, c’est bien connu, est surévalué, et l’ivraie jamais aussi détestable qu’on le dit. Et puis, nous parlions bien de Truffaut ici ? La moitié de ses films sont des adaptations et on pourrait benoîtement les comparer toutes à ces exemples de Qualité française si décriés par lui — La Traversée de Paris, mettons — et ne pas voir en quoi elles sont si distinctes, si tant meilleures.

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Mais c’est qu’il ne s’agit pas d’évaluer tel ou tel livre mais de considérer tout entière une démarche artistique. Prenons Tardi. C’est le meilleur exemple, en fait, d’un auteur de bande dessinée ayant construit les fondations de son œuvre à partir d’adaptations : Malet, Manchette, Vautrin, Signac et j’en passe. Pourtant, est-il possible d’ouvrir Le Secret de l’étrangleur et d’y voir autre chose que du Tardi ? Le remède au malaise, me semble-t-il, c’est là qu’il se trouve, mais pour approfondir cette question il faut, je me répète, il faut dépasser la question de l’adaptation et s’occuper plutôt d’appropriation, terreau combien plus riche et enivrant. Une affirmation telle que « Tardi a adapté l’œuvre de Léo Malet » n’est qu’une platitude, ça ne nous apprend rien. Ce qui fait le sel de 120, rue de la gare, c’est que Malet est pris comme matière première dans le cadre d’un projet esthétique qui au fond ne le concerne pas vraiment. On y reconnaît toujours Malet, bien sûr, mais on y reconnaît également, et vivement, Tardi : il y a là une violente intersection de deux sensibilités suffisamment fortes. Alors qu’avec Proust en bande dessinée, il n’y a toujours que Proust qui nous parle, il n’y a toujours que Proust qui fait que ça tient même un peu.

Tardi est peut-être un exemple trop intimidant pour mon propos mais qu’importe. Je pense, à vrai dire, que plusieurs de nos « adapteurs » parmi les plus talentueux tentent précisément cela : s’accaparer une matière créée par un autre afin qu’elle devienne la leur propre. Mais leur travail est rendu invisible parce que mêlé à ce magma éditorial imposant collections, formats, manières de présenter un travail qui se voulait peut-être plus personnel qu’il n’en a finalement l’air une fois en librairie. (Sans parler de la frauduleuse « caution éducative » donnée par l’origine littéraire de ces bandes dessinées, favorisant par la petite porte leur entrée dans les écoles.)

Bref. (Non, vraiment, j’en ai presque assez dit.) Ce qui fâche, dans cette question de l’adaptation, c’est l’hypocrisie par laquelle elle devient une sorte de passage obligé du jeune auteur, numéro de cirque sans joie à l’intention de journalistes et de badauds facilement amusés. Cette question pourrait presque nous faire oublier en quoi il est pourtant salutaire d’incorporer dans notre travail les idées d’autrui, de les mâcher vivement, de s’en nourrir voire d’en être malade. Un auteur digne de ce nom attend l’appel de l’œuvre qu’il va « adapter », alors qu’un faiseur attend le coup de téléphone de l’éditeur qui cherche de quoi nourrir sa dernière lubie : c’est uniquement dans cette différence d’attitude que l’on reconnaît les adaptations vraiment nécessaires. Mais encore là, il ne s’agit plus, à ce point, d’une simple question d’adaptation puisque cette différence est la même peu importe que l’œuvre soit ou non basée sur une autre, peu importe que l’inspiration vienne d’un roman comme de légendes anciennes, de clichés ou de morceaux narratifs glanés çà et là, voire de la vie telle qu’on l’a vécue : par exemple, La Guerre d’Alan n’est-elle pas autre chose qu’une « adaptation » ? Mais on ne le dirait pas, tant elle semble pétrie d’évidence : Guibert aurait pu inventer de toute pièces le témoignage d’Alan Cope que ça ne changerait rien, ça ne serait ni plus ni moins du Guibert.

Aucune œuvre ne sort toute faite de l’éther (toutes mes excuses pour cet affreux lieu commun). Je soulignerai donc une nouvelle fois ce mot : appropriation, qui est un peu immoral, un peu malhonnête, et c’est précisément là son salut. Le « respect de l’œuvre » n’a jamais été qu’un leurre destiné à faire passer pour génie de banales recettes éprouvées : s’il paraissait aujourd’hui un tome 3 de L’Art de la BD, on y expliquerait sans doute comment faire des adaptations respectueuses, donc correctes, et on y trouverait, donné en exemple, Le Petit Prince. Célébrons plutôt un Roi rose qui ne nous fait pas l’affront de quémander la bénédiction posthume de Mac Orlan.

Surtout, plutôt que de diaboliser cette nouvelle manie de l’« adaptation », intéressons-nous plutôt en détail à ce que nous proposent les auteurs concernés, voyons si à travers leur vision d’une œuvre ils se mettent en danger, oubliant la tradition ou se révélant à travers elle, s’ils prennent l’œuvre à bras-le-corps, s’ils s’en servent pour donner vie à une obsession qui les ronge, eux, et qui aura leur peau s’ils se dévoilent ainsi, clandestinement, dans la joie ou l’angoisse, et par là nous touchent. Si.

[1] François Truffaut, « Une certaine tendance du cinéma français » dans les Cahiers du Cinéma n°31, janvier 1954. On peut lire cet article sur le web.

[2] Ibid.

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13 RÉACTIONS
#01
Adaptation ou appropriation ?

Eh bien, plusieurs des idées de ce texte (nécessité d’appropriation, niches éditoriales, caution culturelle, etc.) avaient été exprimées dans un de ces « débats ennuyeux », ayant eu lieu à l’événement radio autour du 48h de la bande dessinée de Montréal http://www.choq.fm/bdadaptee.html

Signalons également le dossier paru dans le dernier numéro de Comixclub.

par Eric B. le 4 décembre 2009 | Répondre à ce message
#02
Adaptation ou appropriation ?

Sur la forme : cet article est d’une prétention, d’une suffisance sans nom ("ce débat est ennuyeux à mourir mais attendez que je m’y intéresse, et vous allez voir comme tout va devenir passionnant".

Sur le fond : l’argumentaire est trop limité, l’angle de vue trop restrictif, pour qu’il puisse faire sens à lui tout seul. Où est "l’élargissement du champ d’action" ? Pas ici, en tout cas. Réduire le problème de l’adaptation à une histoire de tripes d’auteur, c’est de la rhétorique de salon. S’il n’y avait que des auteurs disposant du statut - artistique, médiatique et financier - de Sfar ou Tardi pour adapter, on pourrait peut-être se limiter à l’aspect artistique. On n’en est pas là. "Un auteur digne de ce nom attend l’appel de l’œuvre qu’il va adapter, alors qu’un faiseur attend le coup de téléphone de l’éditeur qui cherche de quoi nourrir sa dernière lubie". Quel mépris, bordel.

par kstor le 4 décembre 2009 | Répondre à ce message
>02
Adaptation ou appropriation ?
David Turgeon méprisant ? Hum, ça m’étonnerait. Il met les pieds dans le plat, c’est sûr. Innocemment ? Pas tant que ça... En attendant, cette idée d’appel est intéressante. Et on laissera les affaires de tripes aux professionnels de la triperie. Les auteurs ont mieux à faire avec leur corps que de sortir leurs tripes à tout bout de champ...
par Chrisian Rosset le 5 décembre 2009 | Répondre à ce message
Adaptation ou appropriation ?

Salut Kstor

Si je comprend tes arguments (je me permet de te tutoyer car on se connait), je trouve dommage que ta critique soit plus portée sur la forme que sur le fond. Cette phrase que tu cites à la fin, je crois comprendre que ce qui te fait tiquer c’est l’appellation de faiseur, alors que certains auteurs de la collection Ex Libris par ex, sont très certainement d’une grande sincérité dans leur démarche créative, et que comme tu le dis, quand on est auteur il faut bien vivre, aussi. Pourtant, sur le fond, je suis plutôt du même avis que David Turgeon, dans le sens où les livres de cette collection sont plus souvent le résultat d’une volonté éditoriale affadissante (le format 48CC notamment), et les auteurs n’ont pas non plus la possibilité de faire des miracles avec des contraintes pareilles. Au final, on se retrouve bien souvent (presque tout le temps) avec le résultat d’une sorte de lubie éditoriale, comme il le dit, que d’une vrai volonté d’auteur. Certes ces derniers auraient peut-être adapté un jour ou l’autre ces même bouquins qui leur tiennent à coeur... Mais certainement d’une autre façon, s’ils avaient été "libre". En ce sens, David Turgeon parle de faiseurs, ce qui n’est pas totalement faux finalement, mais il est vrai qu’il les place face à "de vrais auteurs dignes de ce nom", ce que tu trouve méprisant, ce en quoi je te rejoint plutôt.

Les auteurs semblent se prostituer en quelque sorte en troquant leur potentiel créatif (altéré par des contraintes éditoriales stupides) contre quelques pépettes. Mais en même temps, faut bien bouffer pour pouvoir vivre, et vivre pour créer. C’est un débat sans fin, auquel je ne vois pas l’intérêt de participer. C’est comme ça, point. Et si on adhère pas, il y a des moyens de s’en détourner en tant que lecteur, ou de le dénoncer sans mettre pour autant les auteurs sur l’échafaud. Car le problème au final, ce n’est pas un soucis de respect d’une oeuvre, ni de dévalorisation de l’image de la sacro-sainte bande dessinée, mais bien un problème d’auteurs dépendants d’un système trop bien établit.

je te rejoint également sur la réduction du principe d’adaptation à une histoire de tripes d’auteur, que je trouve finalement non seulement trop étriquée, mais surtout trop vague et subjective. Au final, n’est-ce pas toutes les oeuvres qui ont besoins de tripes ? Réduire ça à l’adaptation, je trouve ça curieux. Et puis les tripes, on le sait, ca peut être indigeste aussi. Personnellement j’ai du mal avec le combat ordinaire et Blankets par ex, et pourtant ce sont des bouquins qui sont loin d’être dénués de tripes.

Au final je retiendrais de cet article ce que les autres commentaires laissent entrevoir, à savoir un vrai questionnement sur la différence entre adaptation et l’appropriation. Ce que tu sembles complètement oblitérer de ta critique, et que je trouve dommage. Bises à la famille ;)

par Loïc Massaïa le 8 décembre 2009 | Répondre à ce message
>02
Adaptation ou appropriation ?

Salut Loïc,

je reste convaincu que cet article n’aurait pas vu le jour s’il n’y avait pas l’avalanche de produits éditoriaux que l’on connait aujourd’hui. Et cette avalanche, on la doit aux stratégies marketing des éditeurs. Pas aux auteurs. Que les seconds répondent favorablement aux propositions des premiers à condition que ceux-là leur fassent un beau chèque me semble légitime. Humain, pour le moins. Après tout, les libraires n’ont qu’à pas mettre ces objets en avant, les cdi et les profs de lettres n’ont qu’à pas se pâmer devant, bref, les gens n’ont qu’à pas les acheter pour les très mauvaises raisons dont on a déjà débattu.

Je fais un procès d’intention à David T, oui. Il dit que les débats sur l’adaptation l’ennuient mais je le pense insincère. Sinon il nous parlerait d’autre chose. Et sous couvert d’élargir le champ d’action, il nous sert des arguments tout à fait audibles mais déjà entendus. Je t’avoue que sa condescendance m’a particulièrement indisposé. Le genre de forme qui fait que le fond n’a aucune importance, pour les gens susceptibles d’être intéressés. Après, s’il s’agit simplement de rester entre soi, pourquoi pas. Buvons le thé et mangeons des boudoirs.

Enfin sur le titre, tu me demandes. "Appropriation ou adaptation ?", c’est pour moi comme si on posait la question "pâtes ou spaghetti ?" (je ne sais pas d’où me vient cette obsession culinaire, après les tripes et les boudoirs). L’adaptation est une appropriation, bonne ou mauvaise, appel de l’âme ou du banquier, mais c’est toujours une appropriation. Sfar, qui est à mon avis responsable du plus scandaleux projet éditorial de 2008, s’est approprié le Petit prince, c’est le moins qu’on puisse dire. Enfin bref. Sinon, toi, ça va ?

par kstor le 8 décembre 2009 | Répondre à ce message
>02
Adaptation ou appropriation ?

Bonjour à tous. Votre débat est intéressant. Mais je ne m’y retrouve pas. A chaque fois qu’un argument est avancé, il est détruit par l’interlocuteur suivant qui demande de se mettre « à la place de » : « Comprenons les auteurs, excusons les pour leur comportement humains, comprenons les éditeurs, ne les excusons pas pour leur comportement…. »

Pour ma part, je ne crois pas à cela. Un critique n’a pas à excuser, ni à nous mettre à la place de. Un critique, il a un rôle, il doit le jouer, sans complaisance. Il en va de même pour un auteur, pour un éditeur, un libraire, un enseignant, un politique. Un critique n’est pas là pour estimer les raisons, encore moins les excuser, il est là pour estimer les livres. Et s’il se sent vraiment concerné, ou convoqué par le sublime, il s’attachera alors à deviner en quoi la bande dessinée s’incarne ou non en Art, interagit avec nous-même et dans une plus large mesure avec le monde. Seule la bande dessinée compte. Que les auteurs crèvent de faim, c’est un problème humain, un problème de journaliste, un problème de syndicaliste, mais pas un problème critique. Ce n’est pas sur ce terrain qu’il faut en discuter, d’ailleurs ce n’est pas sur ce terrain qu’il pourra être réglé. L’amener ici, sur le terrain critique, c’est abaisser l’écriture, abaisser la bande dessinée, abaisser l’art, abaisser l’humanité.

Votre débat, là, est un débat tronqué par la pensé critique moderne, qui veut toujours et constamment rabaisser l’art à son économie. Désormais, le critique devient chroniqueur et fait le tri dans le bon et le mauvais pour aider à la consommation, le critique doit considérer les paramètres économiques qui prévalent à l’existence d’un livre. Cette pensé là, dans laquelle nous sommes depuis le début du débat, est erronée, à mon sens. Elle ne mène nulle part si ce n’est à la complaisance. Or, si l’on s’accorde à reconnaitre que l’Art élève au sublime, la complaisance n’a rien à faire là.

Il va sans dire qu’une adaptation n’a pas lieu d’être si à un moment elle n’est pas portée par quelque chose d’incarné. Or, la majorité des adaptations du marché sont des commandes, donc sans impulsions artistiques, mais surtout elles sont exécutées sans jugements, et sans prendre le temps, primordial. La Genèse, de Crumb est un contre exemple parfait de commande exécutée en réfléchissant, en prenant le temps, en s’appliquant, en reprenant plusieurs fois le travail jusqu’à ce que quelque chose d’humain se passe. On peut trouver le texte chiant, probablement l’est-il d’ailleurs. Mais quiconque prend le temps de s’attaquer sérieusement à cette lecture ne pourra nier qu’il s’en dégage tout d’abord un travail sérieux et soignée puis au bout d’un moment une vision forte et unique. Crumb gagne sur l’industrie, il se bat pour rester du coté de l’Art. A mon sens il a réussit d’ailleurs. La commande ne condamne pas au vide, de même que les tripes ne condamnent pas à la réussite (Blankets ou autres…).

L’argent, les motifs, ne sont ni des excuses ni la solution. Autant je pense que David a raison de rappeler que l’adaptation est devenue un processus industriel qui va empêcher d’y retrouver les œuvres fortes, autant revenir inlassablement sur ce territoire pour en extraire une règle critique est une impasse, peut-être même un avilissement. La misère économique est une honte, mais la critique n’es t certainement pas là pour y remédier. Longue vie à DU9

par Jeanine Floréani le 9 décembre 2009 | Répondre à ce message
>02
Adaptation ou appropriation ?
Bonjour, votre façon d’appréhender le travail critique me convient parfaitement. Mais dans cet article, rangé dans la rubrique "humeurs" de du9, il me semble que l’auteur se pose en analyste d’une situation éditoriale. Pas en critique.
par kstor le 9 décembre 2009 | Répondre à ce message
Adaptation ou appropriation ?
Bonjour Jeanine. alors, d’abord, je tiens a dire que je ne suis pas vraiment d’accord avec ces arguments, ou plutôt sur les conséquences que l’insertion de l’humain dans la critique serait sensé provoquer... Bien que je sois d’accord sur le fait qu’un critique n’a pas à s’excuser ni à se mettre à la place de. Mais je n’ai pas envie d’entrer plus loin dans ce débat, que je sens interminable. Je reviendrais plutôt sur les deux derniers paragraphes. Ce que dit Kstor, si j’ai bien compris, c’est que David Turgeon dans certains passages ne juge justement pas les oeuvres, mais bien les hommes ! Dire que ce sont des faiseurs attendant le coup de téléphone d’un éditeur qui cherche de quoi nourrir sa dernière lubie, ça n’a rien à avoir avec l’oeuvre. Au mieux, c’est une supposition concernant la génèse (pas celle de Crumb) d’un album qui sera mauvais à cause de cet état de fait. Au pire, il s’agit d’un jugement de valeur déplacé. Déplacé, car comme vous le dites vous même, une commande n’est pas forcément synonyme de médiocrité. Si l’humain n’a peut-être (je dis bien peut-être) sa place dans la critique, les jugements de valeurs non fondés les concernants, et surtout généralisants, non plus. je comprend bien que David Turgeon condamne ici une certaine démarche qu’il considère certainement comme représentative, mais c’est dommage d’en faire une généralité et d’en faire quasiment l’unique responsable de la médiocrité. Je trouve aussi dommage de se focaliser sur ce seul aspect de l’article, qui recèle des aspects interressants, c’est ce que je reprochais à kstor.
par Loïc Massaïa le 9 décembre 2009 | Répondre à ce message
#03
Adaptation ou appropriation ?
L’oeuvre de départ n’est qu’un support qui va permettre à l’auteur (l’adaptateur) d’en faire tout autre chose. Ex : "L’amant" très librement adapté par J.J. Anneaux ; aucun soucis de fidélité, il a obtenu les droits (chèrement payés) pour en faire son truc. Il est clair que ces deux oeuvres n’ont pas le même dessein, la même musique. Moins on essaie d’être fidèle, plus on a des chances de créer (quelque chose de nouveau). Je comparerais ça aux remix en musique électronique, on garde un thème de fond et on le déforme à sa guise pour en fair autre chose, idem en jazz... Celui qui s’approprie un texte, il le fait pour quoi ? Il le fait pour rendre hommage au texte qui l’a transporter dans un autre monde, une ambiance, un concept, qui lui a particulièrement parlé, qui faisait écho à sa propore personalité, mais ensuite son boulot c’est de tout déformer et de tout réécrire pour qu’on y reconnaisse presque plus rien sinon le point départ (qui n’est même pas essentiel). Enfin c’est de mon point de vue ce qui est le plus intéressant et honnête du fait qu’on change de média. L’allusion au jazz n’est peut-être pas si bonne...
par Un inconnu le 4 décembre 2009 | Répondre à ce message
#04
Adaptation ou appropriation ?
C’est à peu près aussi ma position sur ce débat, et j’en renvoie à l’excellent Ecume des jours de Preteseille ou Fantomas (du même) : Belles illustrations d’un auteur qui se nourrit d’une oeuvre plutôt qu’il ne l’adapte
par Pierre le 4 décembre 2009 | Répondre à ce message
>04
Adaptation ou appropriation ?
Haha j’ai immédiatement pensé à Preteseille en lisant l’article ! L’Ecume d’écume des jours a ceci d’intéressant pour le propos de David Turgeon qu’il montre de manière quasiment didactique le passage subtil de l’adaptation à l’appropriation. Il s’agit bien d’une "réécriture" de l’Ecume des jours, du moins au départ. Mais au final, Benoît n’a retenu de ce bouquin que l’écume, une sélection purement subjective de passages, d’images, de concepts, qui, mis bout à bout produisent une nouvelle oeuvre complètement singulière. C’est donc bien là que le passage se fait : dans dans les tripes, qui digèrent les oeuvres...
par Tony le 8 décembre 2009 | Répondre à ce message
#05
Adaptation ou appropriation ?

Bon ça y est j’ai tout lu - c’était pas si ennuyeux... même si au final tout le monde est à peu près d’accord et qu’il faut - commande ou pas - tripes ou pas - préférer les bons livres aux mauvais. Ce qui est une banalité mais elle est plus intéressante quand on s’est donné quelques arguments pour la redécouvrir.

Comme je fais mon métier de lecteur, je décerne une mention à Jeanine Floréani, plus sereine que Ksor mais finalement plus radicale et puis également une mention pour l’auteur David Turgeon et son art de pimenter le débat par un peu de provocation dans son pitch.

par Laurent J le 9 décembre 2009 | Répondre à ce message
#06
Adaptation ou appropriation ?

j’ai évité d’intervenir, le temps de laisser le débat se dérouler de lui-même. vos interventions ont été très pertinentes, y compris celles qui me prêtent des intentions malveillantes, à tort j’espère. dans l’ensemble, je pense avoir été plutôt bien compris.

je voudrais cependant souligner qu’en parlant d’appropriation, je ne veux pas simplement déplacer le problème en lui trouvant un nouveau nom plus rigolo ou plus savant, mais plutôt rapprocher certaines pratiques d’« adaptation » à d’autres qui n’en sont pas du tout.

mais il s’agit d’une lacune de mon article : il aurait fallu que je mentionne aussi des auteurs comme schlingo, chaland ou bertoyas (entre autres) qui n’ont jamais « adapté » une oeuvre mais qui s’en sont certainement approprié plusieurs, sans montrer de respect particulier à leur égard. c’est uniquement dans cet esprit que je propose cette distinction et c’est dans cet esprit que j’insiste sur le fait que le seul débat intéressant (i.e. non ennuyeux) est celui qui dépasse la seule question de l’adaptation.

et pour ce qui est des tripes : pourquoi pas plutôt des raviolis ? un osso bucco ? une salade niçoise ? faut varier le menu, non ?

par david t le 11 décembre 2009 | Répondre à ce message
BRÈVES
Splendor No More
12 juillet 2010
L’auteur d’American Splendor et l’une des figures emblématiques de l’autobiographie en bande dessinée, Harvey Pekar s’est éteint hier à 70 ans. Il laisse derrière lui son « grand œuvre », chronique personnelle illustrée tour à tour par R. Crumb, Spain Rodriguez ou encore Joe Sacco, entre autres noms remarquables. En 2003, il avait été incarné à l’écran par Paul Giamatti.
Coupés du Monde
12 juin 2010
Aux flâneurs de la capitale réfractaires aux sirènes du ballon rond, les jours qui viennent s’annoncent riches en horizons à explorer. Pour commencer, Thomas Ott s’expose du 11 juin au 17 juillet à la Galerie Martel (17 rue Martel dans le 10e). Ensuite, histoire de continuer à célébrer les XX ans de l’Association, Benoît Jacques prend la suite de Nine Antico et de Grégoire Carlé et « s’installe » du 15 juin au 17 juillet à Super-Héros (175 rue St Martin dans le 3e). Enfin, on pourra aller admirer le travail de Dominique Goblet & Nikita Fossoul et Aurélie William Levaux du 18 juin au 18 juillet au Monte-en-l’Air (71 rue de Ménilmontant / 2 rue de la Mare dans le 20e).
Ah oui, et puis sinon, il paraît qu’il y a aussi quelque chose au Palais de Chaillot jusqu’au 28 novembre... alors bonne(s) visite(s).
Joli mois de Mai
30 avril 2010
Avis aux amateurs : ce mois de mai promet d’en éblouir plus d’un.
Tout d’abord, du côté de nos voisins Suisses, on pourra aller goûter à l’édition 2010 du Festival Fumetto (à Lucerne, du 1er au 9 mai), qui propose un superbe plateau d’expositions consacrées à Jack Kirby, Emmanuel Guibert, François Avril, Thomas Ott, Chihoi, Nicolas Mahler, Brecht Evens, ou encore Nadia Ravicioni. L’ensemble du programme détaillé est disponible sur le site du Festival.
Et pour ceux qui seraient plutôt parisiens, ils pourront toujours tourner leurs regards du côté de la Galerie Martel, qui exposera du 5 mai au 5 juin des originaux de R. Crumb.
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