L’Album Titré
Humeur de Jessie Bi en mars 2008

Comme beaucoup, j’ai découvert le livre muet dont tout le monde parle l’année dernière, sous son titre en français : Là où vont nos pères.
Rapidement enchanté par l’œuvre, l’affirmation et la signification d’une destination présente et commune à tous nos paternels ne m’avaient pas spécialement sauté à l’esprit, noyées par la forme doucereuse et œcuménique de cet intitulé qui pouvait alors sembler au diapason du monde merveilleux fraîchement décrit par l’album. Voyant tout de même qu’il s’agissait d’une traduction au titre curieusement simple et concret de The Arrival, j’ai voulu voir à quoi ressemblait le livre dans son édition originale.
Là, surprise, à la simple vue de la couverture, le titre en anglais prenait toute sa pertinence, replaçait d’emblée l’enjeu de l’histoire quand celui en français devenait une interrogation, avec en écho lointain l’importance primordiale du titre [1] dans toute bande dessinée muette.

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La différence entre le titre original et sa traduction tient exactement à ce qu’élude la couverture et le façonnage générale de l’édition française. Celle-ci resserre son cadrage sur les deux personnages, [2] faisant de ce qui était clairement montré comme une photo d’un album, [3] une simple image à l’ambiance sépia décorative.
Toute la charge indiciaire que Shaun Tan essaie de donner à son image [4] se trouve ainsi éliminée pour uniquement en garder la dimension fantastique et merveilleuse. Le travail graphique de Shaun Tan se résume alors au rendu réaliste et (donc) virtuose d’un monde imaginaire, allant dans le sens de cette vieille relation à l’image enfantine ou pompière, où il s’agit de créer en détail un merveilleux pour s’y complaire, et qu’ont pu glorifier avec empressement pas mal de chroniques sur ce livre.

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Ce que ne montre plus cette édition française d’un éditeur toujours prompt à faire rentrer au chausse-pied une traduction dans une collection moribonde, [5] c’est que ce livre, avant d’être ouvert, est un album de photos, un album de/d’une famille, qu’il est ancien, abimé, jauni, [6] retrouvé, qu’il vient d’un passé rendu merveilleux et de « fantasy » par l’oubli et la perte de signification.
Car si ce livre a un sujet fondateur c’est bien celui-ci, la perte de signification qui fait qu’un homme fuyant son pays d’origine arrive en des terres où il ne sait plus lire ni écrire, y voit des choses nouvelles pouvant en faire un pays quasi merveilleux où il faudra tout apprendre, tout nommer et dire autrement. Un problème qui s’étend aussi et plus symboliquement au lecteur de ce siècle, étranger à un passé qu’il perçoit de prime abord de la même manière ou avec (et relativement) le même dénuement dans la nécessité d’apprendre et de comprendre.

Shaun Tan parle donc de l’étranger avec étrangeté, fait de l’étrangeté un pays étranger où l’on a émigré. [7] L’édition originale ancre cette histoire dans un passée, qui s’il n’est pas celui de l’Histoire est celui du souvenir et des vies parallèles d’autres générations. Le titre « L’arrivée » est à la fois la victoire sur une course commencée outre océan et ce départ d’une nouvelle vie dans un nouveau monde.
Avec The Arrival c’est ici, nous y sommes enfin, commençons. Avec Là où vont nos pères le fait d’y être est plus ambiguë, la fait que nous y allons semble compter davantage. [8] Ce titre utilise un présent et le mot « pères » alors que la logique du livre original aurait été de parler à l’imparfait et de grands-parents. [9] L’adjectif possessif à la première personne du pluriel reste le seul élément défendable de ce titre. [10] Le mutisme et ce merveilleux d’une terre d’asile, sont le compromis à l’échelle de notre planète pouvant permettre de dire « nous » où que l’on s’y trouve sans devoir lire, traduire, et surtout situer ce lieu d’arrivée, ailleurs sur une terre qui n’est pas celle-ci par son écosystème si particulier, tout en y étant parallèle par le familier qu’il distille.

Conclure que Là ou vont nos pères est une mauvaise traduction serait simpliste. D’abord parce qu’il ne s’agit pas d’une traduction à proprement parler, cet intitulé ne traduisant pas et en aucune manière, celui en version originale. Ensuite parce qu’en ne reproduisant pas le façonnage d’origine, l’éditeur reste d’une très grande cohérence avec le titre qu’il a choisi, avec la lecture qu’il a fait et/ou veut orienter. J’ignore les raisons exactes de tels choix, et comme d’habitude l’auteur aura certainement « donné son accord ».
Ce que je trouve très intéressant au final, c’est que ce titre en français témoigne d’une lecture et d’une interprétation d’une bande dessinée muette. Une lecture qui pour moi biaise et appauvrit la démarche initiale de l’auteur, mais qui produit un autre livre, une autre histoire dépaysante, mettant l’accent sur l’immersion dans un monde merveilleux hors du temps sous la caution d’une métaphore sur le phénomène sensible et médiatique de l’immigration. Il ne s’agit donc pas vraiment d’un réel contresens, plutôt d’une diminution ou d’une perte de sens.

The Arrival montre une fois de plus l’importance du titre dans une bande dessinée muette, dans son interprétation, mais aussi et ce qui est plus rare, l’importance tout aussi conséquente de sa conception en tant qu’objet. Aujourd’hui, adapter une traduction à l’aune d’une collection ne se fait donc plus uniquement au détriment de la lisibilité physique du contenu, mais peut toucher en profondeur la nature même de son discours.

[1] Ou son absence voulue.

[2] Le voyageur émigrant devenu immigrant sur cette « photo » et le quasi chien qui l’accueille.

[3] Un effet accentué par un jeu de mat et de brillant, et une mise en relief. Dans l’édition anglo-saxonne la pseudo photo avec les deux personnages reçoit un pelliculage brillant tandis que le reste de la couverture reste mat. Un léger relief en creux souligne et délimite cette partie brillante pour signifier qu’il s’agit d’une photo qui aurait été collée dans un espace prévu à cet effet.

[4] Une charge qui n’existe pas à proprement parler, puisque l’image est dessinée et donc de l’ordre de l’icône. Elle existe comme « mise en scène », de l’imitation d’un album de photos témoignages au fait que Shaun Tan a bien souvent travaillé d’après des photographies — documentaires (celles de portraits conservés au musée Ellis Island par exemple) et faites par lui.

[5] Collection « Long courrier ».

[6] Au début et à la fin de l’édition originale, des pages piquées et jaunies sont reproduites, marquées de tampons administratifs, d’un dessin d’enfant, de traces diverses de moisissures, de colles séchées, etc. Les pages marquant les chapitres sont aussi de cette nature. L’édition française ne reproduit aucune de ces pages.

[7] Shaun Tan brouille tout les repères, montre un alphabet incompréhensible ou un univers technique illustrant cette affirmation d’Arthur C. Clarke, expliquant qu’une technologie échappant à tout degré de compréhension d’un être humain devient forcément de la magie et du merveilleux.
Le monde que décrit Shaun Tan est merveilleux et d’un littéral poétique par conséquent. Il est merveilleux car il n’est pas encore compris et qu’il abolit les terreurs qui ont fait fuir ceux qui y émigrent. Il est d’un littéral poétique dans la mesure où il ne s’y matérialiserait pas « un télégraphe » mais bien plutôt et littéralement « un fil qui chante ». Shaun Tan matérialise littéralement ce langage en des métaphores graphiques s’accordant aux cadres et repères naturels voire universels, où, par exemple, un avion est (comme) « un bateau volant » pour celui qui n’en a jamais vu, mais sait ce qu’est un bateau.

[8] Le voyage vers cette nouvelle Amérique ne fait pourtant pas le quart de l’album.

[9] Notons que s’il y a bien des pères dans cette histoire, il y a aussi une jeune femme, des épouses qui suivront ou arrivent en mêmes temps et un grand-père. Les pères ne sont pas seuls à aller là où ils vont. Cette destination n’attire donc pas uniquement une humanité de genre masculin, dans une situation familiale donnée, comme le titre français semblerait l’indiquer.

[10] En même temps cela crée une proximité générationnelle qui fait que ces « pères » ne sont pas des pères fondateurs, qui autrement auraient pu justifier l’usage du mot « pères ».

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8 RÉACTIONS
#01
Album Titré, L’

La couverture originale est en effet bien plus belle et pertinente que celle de Dargaud, imposée par la collection comme tu le dis justement.

Par contre, le message qui sous-tend ton propos serait que le titre choisi par l’éditeur français change ce qu’on nous donne à lire : "Une lecture qui pour moi biaise et appauvrit la démarche initiale de l’auteur, mais qui produit un autre livre, une autre histoire dépaysante, mettant l’accent sur l’immersion dans un monde merveilleux hors du temps sous la caution d’une métaphore sur le phénomène sensible et médiatique de l’immigration". J’ose croire que tu évoques l’oeil de l’acheteur du livre, et pas celui du lecteur !

D’autre part, le titre "là où vont nos pères" traduit bien l’ambition d’universalité propre au traitement de l’histoire. De ce point de vue, ce n’est pas une mauvaise adaptation. Je trouve ton argumentation un peu tirée par les cheveux.

(Je ne sais pas s’il s’agit d’une authentique humeur, car si tel est le cas tu dois t’indigner très souvent. Il y a chaque semaine des choix éditoriaux et des petites saloperies de marketing bien plus indignes, me semble-t-il !)

par kstor le 14 mars 2008 | Répondre à ce message
>01
Album Titré, L’

Pour moi le titre et l’édition de Dargaud biaise et amoindrit la force du livre par comparaison à sa version originale (qui ne se limite pas à une différence de couverture. Le bandeau qui illustre cette chronique montre une image et une texture de papier « en trompe-l’œil » qui n’est pas dans l’édition française par exemple). J’ignore si tu as lu les deux éditions, mais j’invite tous ceux qui le peuvent à faire cette expérience. De mon point de vue, elle m’a permis de découvrir d’autres (et plus de) choses dans la version originale. Même si cela paraîtra indicible ou tiré par les cheveux pour beaucoup, cela me permet de parler de deux ouvrages car ils ont produit deux lectures sensiblement différentes.

Mais tu as raison, c’est moins une humeur que le constat d’un fait logique et cohérent si je me mets à la place de l’éditeur français, et la marque de mon intérêt toujours (ou trop) vivace pour les particularités de la bande dessinée muette en général.

par Jessie BI le 14 mars 2008 | Répondre à ce message
La perte d’un statut
Je découvre ici l’incroyable différence entre la couverture d’origine et la "traduction", qu’on peut effectivement qualifier d’"interprétation" puisque l’image subit un recadrage extrêment gênant pour moi. La perte du sens vient ici du fait qu’on nous plonge immédiatement dans l’univers diégétique. La couverture d’origine nous fournit une marge de réflexion sur le temps, nous invitant à entrer dans la fiction à travers l’expérience intime de l’album de photos de famille. En perdant le contexte de l’album et le cadre de la phographie, c’est la fiction qui est destituée de son statut d’histoire vécue et transmise. C’est une perte d’historicité. Je serais bien plus sévère et j’aurais tendance à parler de contresens, puisque que "Là où vont nos pères" met en avant l’idée du départ, abandonnant le lecteur sur le quai devant l’image rêvée d’un voyage plein de merveilleux (loin Là-bas), tandis que le titre original nous embarque dans cette extraordinaire mais douloureuse expérience d’arriver.
par Bleuorange le 14 mars 2008 | Répondre à ce message
Album Titré, L’

Par contre, le message qui sous-tend ton propos serait que le titre choisi par l’éditeur français change ce qu’on nous donne à lire ... J’ose croire que tu évoques l’oeil de l’acheteur du livre, et pas celui du lecteur !

je pense qu’au contraire, c’est bien de l’oeil du lecteur dont il est question. (peut-être aussi de l’oeil de l’acheteur, mais c’est une autre histoire.)

le titre joue énormément sur l’appréciation d’une oeuvre, d’autant plus s’il s’agit d’un livre sans mots comme celui-ci. c’est la « première impression » et comme on le sait, celle-ci est importante. c’est le point d’encrage par excellence. pour faire une analogie un peu grossière, supposons que je commence une histoire en disant « je vais t’en conter une bien bonne », tu ne seras pas dans le même état d’esprit que si je dis plutôt : « écoute bien cette émouvante leçon de vie ». pourtant, pour ce que tu en sais, je pourrais bien enchaîner dans les deux cas sur la même histoire racontée de la même manière. il me semble que le titre joue de la même manière avec les attentes du lecteur. (lit-on les quatre filles du docteur march de la même manière qu’on lit little women ?)

par david turgeon le 14 mars 2008 | Répondre à ce message
>01
Album Titré, L’
Alors là, non. Pas d’accord du tout. C’est faire peu de cas de la perspicacité du lecteur et aussi, de la capacité de l’auteur à développer son propos de façon convaincante. Ton analogie me semble déplacée parce qu’elle ne fonctionne pas sur le même registre. "Le titre joue énormément sur l’appréciation d’une oeuvre", dis-tu. Il arrive que le titre joue sur l’appréciation d’une oeuvre, plus certainement. Dans le cas qui nous intéresse, je ne m’estime pas floué. Je préfèrerais disposer de la version originale, certes, mais il s’agit d’une frustration de bibliophile, pas de lecteur.
par kstor le 14 mars 2008 | Répondre à ce message
>01
Album Titré, L’

il va sans dire que l’appréciation d’une oeuvre ne dépend pas que de son titre, sinon on n’aurait qu’à lire les titres sans ouvrir les livres en question.

mon analogie était caricaturale (le contraire aurait été étonnant, diront certains) mais déplacée ? tout ce que je dis, c’est qu’entre « l’arrivée » et « là où vont nos pères » la proposition éditoriale me semble assez différente. peut-être effectivement que tout le monde n’est pas sensible à ce genre d’indication liminaire. ce n’est pas vraiment grave.

par david turgeon le 15 mars 2008 | Répondre à ce message
#02
L’album titré

J’ai toujours trouvé la couverture de Dargaud un peu étrangère au contenu du livre. Ne serait-ce que par l’impression de vide qui entoure le personnage et l’animal. Pourtant les pages du livre sont chargées en détail, riches en émotions et en symboles. Le titre me faisait également penser à un endroit fictif ou à un au-delà définitif vers lequel vont nos ancêtres.

En bref, j’ai été satisfait (et surpris) de retrouver le titre et la couverture originale. Le choix de l’album photo explique mieux le parti pris de l’auteur du réalisme dans le traitement de l’image, et du sépia. Car cette histoire est un fait historique et vécu comme le souligne Bleuorange . Fait d’autant plus intéressant que Shaun Tan nous parle ainsi d’une histoire réelle par son traitement graphique mais étrangère de part le contenu imaginaire des dessins. Ce contraste rend le message plus saisissant et intrigant !. L’édition originale m’a permis de mieux saisir les intentions de l’auteur. Et puis un titre est important. Il est chargé de signification. Lorsqu’on nomme un pays par son titre, en exemple « France », c’est son histoire, ses paysages, sa particularité qui nous viennent à l’esprit. Je me demande comment un éditeur peut apporter autant de changement dans la traduction et la couverture. Quels sont ses droits à ce sujet ? L’auteur a t’il son mot à dire ?

par Chris Tof le 16 mars 2008 | Répondre à ce message
#03
Album Titré, L’

Peut-être que le fait qu’autant de lecteurs français aient souligné le fait que cette oeuvre était à caractère universelle vient justement du titre "là où vont NOS pères". Enfin ça reste à voir, faudrait jeter un coup d’oeil sur les réactions de lecteurs anglophones.

Et si les lecteurs francophones étaient effectivement plus nombreux à avoir souligner cet aspect alors ta théorie sur l’importance du titre dans une BD muette se confirmerait.

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