Les Amis de François Ayroles
En français Publié chez L’Association
Chroniqué par Jessie Bi en mai 2008

Les amis sont ceux qui se déclarent ou sont déclarés ainsi car semblant liés par l’amitié. Ami, c’est être en affection pour l’autre par un sentiment quasi absolu, en dehors du lien familial, du désir sexuel ou de l’intérêt socio-économique.
Idéalement bien sûr, que la réalité d’expressions comme « petit ami(e) », que l’euphémisme poli de « l’amitié particulière » ou bien de ceux vivant en couple en étant en dehors des liens officiels du mariage et désignant ainsi leur conjoint, relativisent ou enracinent à l’aune de relations plus concrètes, ou pour le moins justifiables. [1]
Dans ce flou, dans cette abstraction sentimentale, ceux dans l’interrogation que pose la première fois, ceux qui se demandent pourquoi et comment l’amical, ou bien ceux qui n’y décèlent qu’un désir mettant en danger leur stricte hétérosexualité, tous ceux-là donc, font que pour eux devenus frustrés hors des catégories officielles, les amis ne le sont qu’en apparence.

François Ayroles s’intéresse à eux, dans leurs sociétés de mâles, qui s’assemblent en bande sous les bannières capillaires et vestimentaires d’une dernière mode adolescente, qui cherchent à être amis comme on résout un problème scientifique, qui croient l’être par courtisanerie, par ascendance charismatique, ou bien qui l’imaginent comme capacité professionnelle quantifiable, sous forme d’indices et de questionnaires pouvant valider un plan de carrière. Tous risibles, tous un peu chacun de nous, qui en quête d’amitié se demandent à quel instant elle naît, son pourquoi dans les causes visibles ou les propos et gestes échangés.
L’auteur ne laisse aucune échappatoire à ces hommes hors présent, tous dans une prospective de l’amitié sans issue car trop désirée. Avec une acuité aiguë, il cerne ce faux-semblant de l’amicale de ceux en quête de l’amitié vraie, virile, et des comportements atrocement drôles que cela induit ou des dialogues qui s’en suivent, dans cette richesse inévitable et moqueuse allant des actes manqués aux lapsus révélateurs.

Ce livre est une machine infernale, aussi drôle qu’analytique, imparable dans ses rythmes et sa construction qui le rende fascinant et explosif en rires comme en révélations.
Après Les penseurs et Les parleurs voici donc Les amis, et l’on se dit que penser et parler de l’amitié serait justement la tuer car ce ne serait pas l’analyser mais la désirer. Peut-elle ne se comprendre qu’une fois disparue ? Ne doit-elle pas se vivre uniquement singulière, protéiforme et indéfinie ? Chercher à le faire ne serait-il pas lui donner le statut du passé, du souvenir, ou d’un idéal inaccessible ?
En quelque sorte, Ayroles nous suggère, peut-être, qu’à vouloir la traduire dans ce commun d’un langage limité [2] on ne favorise que les faux amis.

[1] Car pouvant même être justifiées par l’injustifiable.

[2] Même si riche lexicalement, voir la scène entre Thibault et Mathieu à la fin de la première moitié du livre.

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