The Awake Field (Yeast Hoist #13) de Ron Regé Jr.
En anglais Publié chez Drawn & Quarterly
Chroniqué par Jessie Bi en juin 2006

Comme son nom ne l’indique pas en couverture, The Awake Field est le numéro 13 de Yeast Hoist, série de comics multi genres et formats à périodicité quasi annuelle, inaugurée en 1995, où l’auteur s’y avoue lui-même « inconsciemment autobiographique ».

Cette inconscience tient moins de la psychanalyse que d’un éveil, une attention voire une souplesse d’esprit sachant jouer et se jouer des extrêmes, des contingences et /ou des hasards.
« Cute brut », expression dont il désigne son style graphique, est parfaitement révélatrice de cette légèreté et finesse d’esprit qui sous tend sa démarche alliant un formalisme souvent qualifié d’abstrait et de géométrique pour sa rigidité d’aspect, à une attention au monde quasi-panthéiste, curieuse de l’indicible humain et émotionnel.
Ron Regé Jr. distille dans son œuvre une poésie flamboyante, habitée, rejoignant sur bien des points celle de James Kochalka, tout en devant beaucoup à celle minimale et essentielle du génial John Porcellino. [1]

Pour son auteur, Yeast Hoist est avant tout un état de sa pensée à un instant « T » plutôt qu’une collection de moments passés. The Awake Field, en tant que recueil, [2] a été a conçu, par exemple, alors que l’artiste était en résidence dans une communauté d’artistes dans le sud du Rhodes Island. Le détachement de la plupart des contingences matérielles et la possibilité de canaliser les énergies qu’elles dévoraient vers des aspects purement créatifs ce retrouve dans ces neuf récits où une certaine sérénité, contemplation, acuité optimiste aux détails, se dégagent de leur lectures, accentuant une envie depuis toujours latente de ré-enchantement du monde. [3]

Parmi les neuf perles de ce recueil, citons « Finding Privacy In The Hypnotists Ballroom » à la beauté simple et touchante, danse des sept voiles intime d’un jeune couple avec le contraire de la mort pour enjeux et une fin où l’auteur joue subtilement de la bichromie orangée. En effet, les deux visages voilés apparaissent dessinés dans une tonalité orange légèrement plus soutenue, comme en filigrane, avec cette ambiguïté d’une grande richesse qui imposait à la fois de reprendre le dessin en noir et de s’en dégager ayant cette superbe et élégante conséquence où se trouve signifiée aussi bien la respiration des visages après l’effort chorégraphique improvisé que celle due à l’intensité de sentiments passionnés pris dans la conscience simultanée d’un pur instant de bonheur, heureux cadeau du hasard.

Les histoires de Ron Regé Jr. semblent improvisées, sorties in extenso d’un carnet de dessin et de son rapport analogique au réel. Pourtant l’auteur avoue lui-même tout écrire avant de dessiner. En des phrases courtes, s’attachant à l’action et rien d’autre, [4] l’auteur conçoit ces histoires, agence ses souvenirs, avant de les dire au filtre de son vocabulaire graphique, de la mise en planche et du façonnage final du recueil. [5]
Pour l’auteur, comme pour beaucoup de dessinateurs, l’image vient avant le langage et c’est ce chemin à rebours qui l’attire dans le processus de création d’un comic. [6] Dans un paradoxe qu’il ne pourra qu’apprécier, on ne peut s’empêcher de déduire la fulgurance de ces phrases notées, de celle de ses images dessinées.

Ron Regé Jr. est un auteur rare non seulement par son talent gagnant en évidence chaque jour, mais aussi par ces histoires éparpillées dans divers anthologies (dans Comix 2000 par exemple), ces livres le plus souvent auto-publiés et difficilement trouvables (comme les dix premiers Yeast Hoist) ou rapidement épuisés (comme Skibber Bee-Bye). Cette belle édition de Drawn & Quarterly permet de pallier à ce manque tout en faisant espérer que l’auteur sera un jour prochain, lui-même l’objet d’une anthologie regroupant l’ensemble d’un travail foisonnant et passionnant. [7]

[1] Dan Nadel : « Ron Regé Jr. Interview », in The Comics Journal, n°252, Fantagraphics Books, Mai 2003, p. 61 et 62.

[2] La première histoire est éponyme.

[3] Le recueil est sous-titré « lucky » en première page.

[4] Article cité note 1, p. 63. Dan Nadel y montre côte à côte, le « script » d’une planche de Skibber Bee-Bye et sa réalisation finale.

[5] Liste à laquelle on peut ajouter la typographie très particulière de l’auteur.

[6] Article cité note 1, p. 63.

[7] A noter que Ron Regé Jr. a été traduit en français chez B.ü.L.b comix avec l’album Fuc(k) paru en 2002.

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