Beyrouth, juillet-août 2006 de Mazen Kerbaj
En français Publié chez L’Association
Chroniqué par Loleck en mars 2007

L’été dernier, l’aviation israélienne a bombardé le Liban en général et Beyrouth en particulier, pendant plus de six semaines. Mazen Kerbaj, qui a vécu ces semaines à Beyrouth, n’a cessé de dessiner, et de publier ses dessins sur son blog — trouvant par là une audience inattendue, nombreuse, internationale.
Ce sont ces dessins qui sont aujourd’hui rassemblés dans Beyrouth, juillet-août 2006, dans l’ordre chronologique, parfois entrecoupés par les messages ou les commentaires de l’auteur sur son blog. Cela donne un petit volume épais de la collection Côtelette, dense et halluciné, qui entraîne le lecteur dans le long tunnel qu’ont traversé les Libanais du 14 juillet au 27 août 2006.
Le lecteur a d’ailleurs de la chance : désormais, face au livre, il compulse un témoignage du passé ; passé récent, certes, mais bien passé ; il est donc délivré de cette urgence et de cette inquiétude profonde qui naissait en voyant ces images dans le temps même où leur auteur était sous les bombes ; on peut tourner les pages sans se demander à quel moment le dessinateur a fini sous les ruines de son immeuble. On sait que Mazen Kerbaj est vivant, contrairement aux 1187 boîtes numérotées auxquelles il dédie son ouvrage.

Sur un sujet pareil, rien de plus facile que de noyer le travail de l’artiste sous les proclamations politiques. Or ce n’est pas le but de Kerbaj, qui ne cesse de clamer que son blog doit servir à montrer ses œuvres et pas à nourrir un débat qui n’a de toutes façons pas de sens au milieu des bombardements.
Il faut faire crédit au livre de cette unique revendication : il n’a de sens que comme œuvre d’art, pas comme prise de position. Il ne s’agit pas de choisir un camp, il ne s’agit pas de brandir Beyrouth 2006 comme un argument ou une pièce à conviction : les dessins de Mazen Kerbaj ne sont ni des démonstrations ni des pamphlets. Ce sont des tentatives pour continuer d’exister au milieu de cette guerre dont on finit par ne plus savoir si elle a jamais cessé.
La litanie des dessins suit minute par minute le fil même de la vie, scandé par les nuits blanches, les bombes, les questions qui tournent en rond, les coupures de courant, les peurs, les colères, les discussions, les cafés, les bruits. Comment représenter cela ? Comment donner une image au bruit des avions, au fracas des bombes, à l’attente, à l’habitude ? C’est à des questions d’artiste que les dessins de Kerbaj tentent d’apporter des réponses. Ils témoignent de la volonté de durer, de traverser l’épreuve ; et ils disent en même temps la transformation intime et brutale que l’épreuve engendre.
Kerbaj témoigne d’abord de ceci d’évident : nul n’est fait pour supporter cela, et dessiner est une des seules manières de s’entraîner à y survivre pourtant. La culture cesse alors d’être un thème de dissertation ou une rubrique de portefeuille ministériel pour redevenir la vie même dans son mouvement de résistance à ce qui la menace.

L’humanité de Kerbaj est une crise permanente, un équilibre instable et déchiré, et son travail porte la marque de cette tension : ses dessins ne représentent pas tant la guerre que l’effet de la guerre sur une sensibilité humaine normalement réglée. Ils explorent les embardées brutales de cette sensibilité qui s’affole, pas prévue pour enregistrer de tels chocs, et obligée pourtant de les avaler les uns après les autres (« C’est dur de s’habituer à être habitué à vivre en guerre », 8 août 2006).
Au fil de ces chocs le visage même de Kerbaj se déforme et s’aplatit, presque cubiste (au point que certains lecteurs font le rapprochement avec Picasso et le lui disent), de sorte que l’expressivité des traits est dominée par l’impression de désordre instantané : tous les éléments expressifs sont plaqués sur un visage figé, aux yeux battus, comme arrêté dans sa fatigue la plus extrême.
Mais ces visages hébétés ne sont pas le signe de l’incompréhension : il n’y a pas d’indicibilité, pas de mutisme devant l’horreur de la guerre vécue, par d’ineffable — au contraire, les dessins de Kerbaj sont bavards, et veulent donner des mots à cette épreuve, les mots de la lassitude quotidienne, les mots de la colère civique, les mots de l’ironie amère. Les textes sont en trois langues — arabe, français, anglais — mais les dessins connaissent mille styles, mille manières de happer le regard et de le fasciner.

En effet, il ne faut pas non plus croire que les dessins de Kerbaj ne valent que par leur témoignage, ou par la spontanéité même du cri de refus qu’ils expriment. Ce n’est pas parce que pèse sur leur auteur le poids de la guerre et l’écrasement de sa ville que ces dessins valent d’être vus.
C’est parce qu’ils composent, sur cet effroi infiniment ralenti, sur ce cauchemar éveillé, un livre splendide. Mazen Kerbaj est un grand dessinateur, et un affichiste de génie. Ses dessins sont magnifiquement composés. Ils imposent une implacable rigueur formelle aux visages, aux corps, aux mots. Parfois ils s’épurent jusqu’à l’icône géométrique, parfois ils se multiplient et les bulles, les cadres, ou les zones mêmes de la page, se séparent et prolifèrent comme le membres d’un corps qui ne sait plus se tenir et qui, dépecé, ne peut plus que juxtaposer ses propres pièces en constatant leur désordre ; et parfois enfin le trait se salit, bave et déborde pour suivre les affres de l’esprit et les fatigues du corps.
Mais toutes ces formes, toutes ces perspectives qu’ouvre le regard de Kerbaj, se figurent toujours selon un ordre souverain, qui gouverne chaque page et lui donne sa solidité. Du dessin de presse au croquis d’ambiance en passant par le slogan, le reportage, l’affiche, toutes les formes sont absolument maîtrisées, toutes les images sont d’une parfaite simplicité, et d’une vivante brutalité, qui coupe le souffle.

La grandeur de ce livre n’est pas dans la cause qu’il sert mais dans sa beauté ; être parvenu à cette beauté dans le moment même où tout cela arrivait, dans le moment même où Beyrouth subissait les bombes, c’est la victoire de l’humanité de Mazen Kerbaj.

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