Billy Hazelnuts de Tony Millionaire
En anglais Publié chez Fantagraphics Books
Chroniqué par Xavier Guilbert en mars 2008

Depuis 1994, Tony Millionnaire s’attache à animer l’univers cynique et nonsense-esque de ses Maakies, où la bonne humeur affichées par les personnages et leur amour immodéré pour la boisson sont immanquablement teintés d’un désespoir de la plus noire espèce.
Comme on peut l’y lire : « Gentlemen ! These bottles represent our last connection to the essentials of nature !! Inside, there are materials invented by great scientists for the purpose of diluting our so-called “life paine”. There are whiskeys, ales, wines and any number of exotic elixirs designed to temporarily simulate a state of bliss !! That is to say non-existence !! » [1] Ainsi, à longueur de strip (que l’on peut lire dans les superbes recueils publiés par Fantagraphics), Uncle Gaby et Drinky Crow boivent, vomissent, se font sauter la cervelle, quand ils ne passent pas en revue le catalogue des maladies les plus honteuses.
Mais à côté de ses Maakies résolument adultes et nihilistes, Tony Millionnaire explore également une fibre plus poétique, inspirée des livres pour enfants de l’ère Victorienne, en particulier dans la série des Sock Monkey, où l’on retrouve notamment les personnages d’Uncle Gaby et Drinky Crow dans une incarnation plus présentable et adaptée à une lecture familiale — la fascination pour les navires toujours présente, les références littéraires jamais bien loin.

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Billy Hazelnuts s’inscrit dans cette veine plus poétique, et propose une jolie introduction à l’univers de cet auteur décalé. Si l’on y retrouve une inspiration très anglo-saxonne, puisque l’on y décèlera sans peine des échos de Frankenstein ou de Gulliver voire même de Moby Dick, les influences de Gustave Doré et de Georges Méliès sont également très présentes, donnant à l’ensemble l’ambiance délicieusement surannée d’un fantastique merveilleux, où s’épanouit la magie d’une science d’un autre temps. On touche ici à l’alchimie, transformant l’inanimé en vivant, dans un récit qui culminera avec l’affrontement entre le golem organique et son pendant mécanique. Car bien sûr, l’apprenti-sorcier n’est jamais bien loin.
Qui dit science (qui vient du latin scientia, « la connaissance ») moderne, dit observation. Il s’agit donc de voir, et les yeux de Becky brillent en s’activant derrières lunettes et téléscopes, alors que le poète de service (aux yeux vides et la rime hésitante) n’aura droit qu’à un regard dédaigneux. Il s’agit donc de voir, et les yeux ne sauraient être de simples fenêtres — Billy le vit dans sa chair reconstituée, les noix portant en elles la graine de la vie, à l’opposé des idées noires des mouches et autres chauves-souris. Il s’agit donc de voir, ne serait-ce que pour (re)trouver son chemin, et rentrer à la maison.

Conte pour (grands) enfants, Billy Hazelnuts n’abandonne pas complètement pour autant la noirceur des Maakies. Sous le couvert d’un langage souvent fleuri, règnent une tension et une violence qui ne demandent qu’à éclater — comme l’indique Billy lui-même, « Come and get us, boys ! I’m a barrelful of hate ! Come open me up ! » [2]
Et même si, au final, l’histoire arrivera à une sorte de « happy end » aux vagues accents de morale, on ne saurait trop y croire. Après tout, la science est en marche, et qui saurait l’arrêter ?

[1] Traduction approximative : « Messieurs ! Ces bouteilles constituent notre ultime connexion aux essences de la nature !! A l’intérieur se trouvent des substances inventées par de grands scientifiques dans le but de diluer notre soit-disant “mal-estre”. Ce sont des whiskeys, des bières, des vins, et nombre d’élixirs exotiques conçus pour simulter un état de béatitude temporaire !! C’est-à-dire de non-existence !! »

[2] « Venez nous chercher, les gars ! Je suis un tonneau empli de haine ! Venez donc m’ouvrir ! »

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