Campo di Baba - un champ de beignets de Amanda Vähämäki
En français Publié chez FRMK
Chroniqué par Jessie Bi en juillet 2007

Il y a bien cet ours qui semble attendre dans une voiture en écoutant la radio, mais l’image est fugace, d’une seule case, et dès la première planche le rêve semble se distinguer du lieu où on le conçoit par un graphisme enfantin et des personnages idoines, symbolisant l’imaginaire et l’apprentissage de cette période de la vie humaine.
Puis l’enfant, semblant sans genre et sans âge, se réveille en sursaut dans un monde autrement dessiné et curieusement à son échelle, par le bruit d’un casse-noix dont les craquements qu’il provoque donnent un cri d’agonie aux fruits devenus secs qu’il broie dans leur sourire immuable.

Colocataire d’ancien adultes — l’une blessée à la cheville, l’autre arborant un t-shirt où il est imprimé le mot « Paranoid » — elle est accueillie en son réveil par eux et un invité « surprise », sorte d’ancien bébé informe toujours en dépendance et dans l’impossibilité de s’exprimer. Cet état du lieu de vie où les rêves ne peuvent se faire et où une forme de cauchemars quotidiens se maintient [1] lui suggère une indépendance à prendre, que l’ours possédant une voiture pourrait/peut concrétiser par la route à parcourir. Un interphone, un grognement désirant et impératif dont elle seule comprend les nuances, et elle descend, devient passagère sans l’accepter et le vouloir totalement (c’est humain).

Cela va-t-il se faire sans souffrance ?
Non, la vie à deux, même en voiture, ce n’est pas facile, tout y est question de conduite (passer les feux). Elle se retrouve donc au bord de la route, sur ce trottoir qui la fait choir et la salit de poussière noire-bitume, mêlée à son sang de jeune fille ayant perdu une canine. Elle n’avait pas les crocs et il lui en manque un dorénavant, donnant chair par le manque à son inappétence à la vie.
Plus que jamais craintive, marchant, blessée, elle arrive au bar des hommes, des vrais, adultes adultes, qui lui redonnent son échelle de petite fille, voire d’animal de compagnie par son immaturité. C’est aussi le lieu d’une femme qui a de l’âge et qui n’a pas (pas eu ?) de beauté par son regard divergent (ancienne blessure ?), qui soigne comme une sorcière et dit ce qu’il faut faire et rembourser.
Le prix à payer est de labourer ce champ de beignets vivants semblant vivre sans tuer personne, ne se nourrissant qu’au sein de la terre (alma mater). La labourer c’est la saigner, c’est les tuer. La jeune fille en pleure, ils se nourriront de ses larmes. [2] Finalement les peines servent à quelque chose.

Devenue grande par cet acte obligé, une autre prendra la suite, [3] de sa bicyclette quadricycle par manque d’équilibre, elle fait le parcours qui amène où commence/commençait ce/ces rêve(s) expliquant mieux qu’un réveil final au pied d’un arbre, cette peur de cette nourriture vivante qui rend malade à s’en nourrir et qu’il s’agit de digérer. Elle y a goûté et ce n’était pas bon, mais s’en souviendra-t-elle ? L’oubliera-t-elle ?

Se réveiller d’un rêve au pied d’un rêve tout en passant le relais ?
Oui, parce que parler uniquement d’étape d’une vie, c’est oublier qu’elle est dans un cycle, plus vaste, où il s’agit de vivre aussi nonsensique cela soit-il, puis de laisser sa place et/ou de passer le relais.
Tout cela est salissant, lourd dans sa réalité et ses instants. Il fallait la mine de plomb, le crayon gras, maculant le blanc du papier, le rendant gris, persistant en halo dans ses structures malgré la gomme (peut-être coupable) du repentir. La pesanteur est celle du plomb donnant texture et lourdeur aux gestes, instants qu’une dessinatrice éveillée orchestre avec aisance quelque part en Europe.

Ce livre est de « l’expérience Alice », où l’éditeur se sait aussi d’un cycle, parallèle, héritier et continuateur dans les formes qui cherchent de la neuvième chose de ce que le révérend et logicien Charles Lutwidge Dodgson inaugura de façon merveilleuse au XIXe siècle. Il y a une enfant, il y a un chat qui parle, etc. La difficulté est ici d’avaler, d’avoir en soi, pour grandir (ou parce que cela fait grandir) et de s’interroger sur cette curiosité qu’est la vie. Plus qu’un livre sur l’enfance d’une jeune fille, Campo di Baba est aussi un livre de femme. Et s’il n’y a pas de lapin blanc mais un diplodocus carnivore, c’est pour mieux montrer cette force préhistorique (d’avant les histoires), qu’il s’agira de retrouver ou de se souvenir, ou de re-rêver.

[1] Devoir se nourrir ensemble alors que les nourritures sont avariées dans le frigo et n’ont plus de goûts et de perspectives que celles des publicités pour junk food.

[2] Très belle scène.

[3] Mais peut-être est-ce elle, plus jeune, tête blonde de même qu’elle deviendra peut-être cette femme décolorée ou blanchie qui l’a soignée.

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