Le Cas Lilian Fenouilh de Guillaume Trouillard
En français Publié chez Editions de la Cerise
Chroniqué par Loleck en novembre 2006

Tandis que l’excellent Clafoutis, qui n’a pour l’heure connu que deux numéros, est mis en sommeil par les Editions de la Cerise, un de ses principaux animateurs, [1] Guillaume Trouillard, publie chez le même éditeur un livre inclassable.
Ecartons d’emblée la question de savoir s’il s’agit bien de bande dessinée : oui, de nombreuses pages ne comportent qu’un dessin illustrant du texte, et parfois un dessin tout seul. Oui, les séquences de bande dessinée pure sont disséminées au fil de l’œuvre et entretiennent avec le texte le même rapport étrange et décalé que les illustrations uniques. On s’en fout. C’est un dialogue étonnant entre texte et image, au service d’une idée apparemment saugrenue : raconter l’autobiographie imaginaire d’un homme à tête de fenouil.

La réussite de ce livre tient à ce que ce pacte absurde de départ est tenu sans fausse note : c’est presque dans un documentaire que nous entraîne Trouillard, en parcourant les cinq grands chapitres de la vie de Lilian Fenouilh. Et, bien évidemment, tous les épisodes de la vie de Fenouilh sont, légèrement tordus, légèrement transposés, les épisodes d’une vie banale, normale, aussi anonyme, bordélique et invisible que les autres.
Le bonheur du récit tient alors à l’enchaînement d’anecdotes infimes, de détails, de situations décalées mais familières qui décrivent par leur accumulation la vie infiniment moyenne de Lilian Fenouilh. Timide avec les filles, parfois déprimé, contradictoire, microscopique, mégalo, paresseux, Fenouilh devient aussi adulte, père, artiste de sa propre vie : ce n’est finalement pas la vie d’un individu, mais l’occasion de coller sur un personnage d’emblée fictif les bribes de toutes les vies, banales ou pas.

Cette accumulation de notes rapides et parfois absurdes, de détails insignifiants et bizarres, d’épisodes mal cousus et incompatibles, parvient à éviter l’impression de fourre-tout. Il y a derrière la rhapsodie des facettes de Fenouilh un art du récit qui parvient à tenir le rythme et l’équilibre dans la composition (c’est en grande partie la tâche du regard extérieur porté par la voix off du narrateur).
C’est qu’au fond Fenouilh n’est intéressant que par l’effet de synthèse qu’il produit : dans sa singularité maximale, il est aussi l’incarnation criante du principe général du nombrilisme existentiel. Toutes ces bribes absurdes, tous ces fragments juxtaposés et insignifiants composent réellement nos existences, et c’est de ces collections d’aberrations souriantes et de banalités mille fois revécues que nous sommes épris au point de les croire, chacun pour nous, axes du monde et légendes dorées.
En recomposant à travers le cas Lilian Fenouilh le mécanisme même de la construction (auto)biographique, Trouillard touche du doigt le caractère naturellement disproportionné qui est celui de toute existence personnelle.

Il ne faut pourtant pas se méprendre : l’auteur ne manie pas d’ironie facile, et ne se complaît jamais dans l’avilissement de son personnage. La fragilité, l’échec, la bouffissure et l’inconstance de Fenouilh ne sont pas les sujets d’une satire : ils sont regardés et décrits avec tendresse — et la tâche du dessin, encres de chines précises et temblées, lavis sombres et élégants croquis à la plume, est justement d’apporter au portrait hétéroclite de Lilian Fenouilh un peu de la grâce que demande la peinture d’une vie quand on choisit de la considérer comme une histoire à raconter.
Le seul défaut du livre est d’ailleurs là : bel objet, bien fait (comme Clafoutis : beaux rabats marron glacé, belle maquette), mais l’impression des dessins laisse à désirer, les noirs manquent de densité, les traits manquent de netteté. C’est dommage : la qualité poétique du récit, qui repose largement sur la classe des dessins, méritait un fini irréprochable.

[1] Autre animateur de Clafoutis, Thomas Gosselin, qui a récemment publié aux Editions de l’An2 L’humanité moins un.

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