Charles M. Schulz : Conversations de M. Thomas Inge
En anglais Publié chez University Press of Mississippi
Chroniqué par Jessie Bi en juin 2008

D’aspect extérieur, je vous l’accorde, ce livre semble celui d’un fan sans nuances, dans lequel (le livre) on éviterait de marcher même du pied qui porte bonheur. La couverture est caricaturale : bulle de service car l’on parle de « bédé », typographie vaguement « comics » pour le titre, quelques personnages ça et là pour faire « petit monde de », photo détourée de l’auteur semblant chopée un soir d’hiver d’une file d’attente de dédicace d’une quelconque convention interlope, dont on aurait savamment retirés les yeux rouges grâce à un logiciel de retouche qui, ô merveille, a une fonction ombrage que l’on s’est empressé d’utiliser sur la typo et les personnages, le tout placé sur un fond moutarde du plus bel effet.
Ouvrir ce livre peut donc devenir un effort insurmontable compréhensible si l’on ne s’intéresse pas énormément à l’artiste, mais pour qui le ferait, saurait en être récompensé, y trouvant un point de vue stimulant plutôt qu’une compilation monographique commémorative attendue.

Cette chronique sera moins sur les propos restant passionnants d’un des plus grand maître de la bande dessinée que sur la méthode dont témoigne la conception de ce livre.
La série des « conversations » publiées par l’University Press of Mississippi est basée sur un principe simple se révélant d’une grande richesse, qui consiste à réunir une série d’entretiens disparates accordés à la presse au fil du temps par un artiste majeur. [1] Ici, ce sont une quinzaine d’entretiens qui ont été réunis par Thomas Inge, allant de 1957 à 1997. [2]

Ces entretiens et ces reportages, [3] voire ces témoignages, [4] sont classés chronologiquement, tout en indiquant précisément leur source. Ces textes sont agrémentés d’un index de noms de personnes, d’ouvrages ou des lieux cités, d’une chronologie et d’une introduction expliquant l’importance de l’auteur tout en précisant certains aspects méthodiques. [5]

Une monographie classique peut très bien, elle aussi, être composée de plusieurs entretiens s’étalant sur plusieurs années, mais ils sont quasiment tous conçus par un même auteur, se veulent complémentaires de l’un avec l’autre, évitant la redite et accompagnant l’œuvre pour en éclaircir plus précisément la signification ou en comprendre la conception.
Dans ces « conversations », c’est plus le temps qui défile. Ce sont des photographies prises sur le vif de la perception d’une œuvre par son auteur et pas ses interlocuteurs. Juxtaposées, elles forment en filigrane une sorte d’histoire culturelle de l’Amérique des années 50 aux années 90, tout en étant les grandes étapes de la vie d’un homme, de celle d’un trentenaire à celle d’un septuagénaire.
Les questions se répètent (Comment est né Charlie Brown ? D’où vient le nom Charlie Brown ?, etc.) mais se démarquent dans la précision et la patience à y répondre. Puis apparaissent d’autres questions montrant l’impact croissant d’événements auxquels s’associe l’œuvre, [6] montrant son importance dans l’imaginaire collectif, sa régularité incroyable au fil d’aléas politiques ou mondiaux s’égrainant sur presque un demi-siècle.

Le fait qu’il s’agit de comics strips renforce certainement tous ces aspects. Les Peanuts sont liés à l’univers de la presse, les journalistes qui découvrent Schulz dans son immense propriété californienne n’ont pas besoin d’être spécialisés ou, au contraire, d’avoir cette sorte de candeur pénible liée aux « petits mickeys » de leur enfance ou de leurs enfants. Schulz fait partie de leur univers, de leur(s) quotidien(s), entre éditorialiste et bouffon de l’actualité reine, dont ils n’oseraient rire.

N’ayant lu que ce livre, j’ignore si cette méthode fonctionne aussi bien avec les autres auteurs de bande dessinée auxquels cette collection s’est intéressée. [7] Schulz a fait une bande dessinée adulte exceptionnelle, a eu une carrière et un succès qui le sont tout autant par leur longévité et leur ampleur, qui, comme le prouvent les entretiens reproduits ici, a intéressé les plus grands journaux (The Washington Post, Los Angeles Times, International Herald Tribune), des magazines spécialisés (Psychology Today, The Comics Journal) ou d’autres plus grand public (Penthouse).

Reste que même avec ces limites, cette appréhension documentaire à la fois multiple et périphérique d’une œuvre qui en fait ressortir autrement les arcanes internes, semble d’une grand pertinence. Transposée à des auteurs comme Hergé, Goscinny par exemple et avec le même souci de rigueur, elle devrait pouvoir, là aussi, faire des merveilles.

[1] Une « série » qui ne semble se consacrer que depuis relativement peu (une dizaine d’années ?) aux auteurs de bande dessinée. Ce sont d’abord les écrivains puis les cinéastes qui en ont eu les primes honneurs. La bande dessinée reste en neuvième position et cela se voit dans cette couverture tartignolle.

[2] Cela commence par un reportage du The Saturday Evening Post daté du 12 janvier 1957, et se clôture par le célèbre entretien fleuve accordé à Gary Groth pour le numéro 200 du Comics Journal.

[3] Certains textes sont moins des entretiens que des reportages décrivant le lieu de visite, l’atelier, etc. où s’insèrent des propos du père des Peanuts.

[4] Il y a deux témoignages/hommages évoquant la disparition de Schulz en 1999, celui de Garry Trudeau et celui de Bill Watterson.

[5] Thomas Inge précise par exemple, qu’il a fait sa sélection parmi 300 entretiens qu’il avait lui-même référencés.

[6] L’ouverture du championnat de baseball, les dessins animés pour la télévision, etc.

[7] Milton Caniff, Carl Barks, Stan Lee, Mort Walker, Crumb, Harvey Pekar et récemment Art Spiegelman. Liste non exhaustive je crois. L’on notera aussi, pour des proximités évidentes, les « conversations » consacrées à Walt Disney et Chuck Jones.

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