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| (c) Guillaume Trouillard / Extrait de "Colibri" | ||

C’est l’histoire d’une balade en ville, un long travelling urbain qui se promène dans les avenues, grimpe dans les immeubles, survole les gratte-ciel, et accroche ensemble un kaléidoscope d’histoires en bribes et en morceaux, seulement encadrées par le chant d’un colibri, trait d’union entre la première et la dernière planche. Entre ces deux chants, le récit n’est lié que par la souplesse onirique des articulations visuelles : l’image est seule loi, accrochant parfois une séquence à l’autre par la seule continuité d’un élément graphique (à la Peter Kuper, auquel on pense à plusieurs reprises en lisant Colibri). D’une jungle artificielle qui occupe en pleine ville une immense serre, on sort par les égouts pour se retrouver sur le trottoir, aussitôt happé par l’improbable course d’un éléphant qui rivalise avec les taxis et accroche de sa trompe un réverbère pour prendre son virage, et puis ça ne s’arrête plus : hôtel incongru, pêche en aquarium, conversations ubuesques et fragmentaires dans un ascenseur, club de remise en forme au prospectus désuet, publicités, vie des bas-fonds et plans aériens, le récit file, sans s’arrêter, sans explications, en une sarabande d’anecdotes surréalistes, de drames absurdes, de souvenirs sépias, de rencontres et d’accidents. Si un chemin de traverse se présente, Guillaume Trouillard l’emprunte aussitôt, et dévide le souvenir heureux d’un jour de pêche ensoleillé, ou dessine l’histoire résumée de l’asservissement des indiens, ou encore raconte l’absurde charge suicidaire des animaux de la forêt contre les bulldozers, qui finit en un rorshach improbable fait de silhouettes animales écrasées.
Mais de quoi ça parle ? Ah... c’est qu’il s’agit justement de raconter quelque chose qui ne se montre pas, et de le raconter pourtant par des images. Saisir un esprit, un climat, une époque peut-être, en juxtaposant des fragments apparemment incohérents, dont on se demande sans cesse si ce sont des récits ou des métaphores, des descriptions ou des licences poétiques incarnées sur le papier par les couleurs ondulées et le pinceau épais et précis de Trouillard, encore plus fort sans doute ici qu’il l’avait jamais été dans ses récits des deux premiers volumes de Clafoutis. [1] L’obnubilation des images fait tout : comme ce que Trouillard veut dire n’est pas montrable, il faut montrer autre chose, déraper, décaler, amplifier, anticiper un peu, délirer dans le possible. C’est la logique d’un Boucq première manière, ou mieux, d’un Francis Masse : un écheveau d’images saturées, colorées, sobres ou échevelées, dont le lien ne se voit pas tout de suite. Voilà une bande dessinée dont les dessins n’arrêtent pas de subvertir l’effet de bande. Elle cache sa propre continuité, elle se donne comme une série de séquences autonomes artificiellement cousues ensemble. Il faut relire, patiemment, et faire pour ainsi dire un filage, une italienne, pour saisir l’ordre, pour comprendre que quelque chose, véritablement, se dit dans cette cavalcade frénétique qui semble sans cesse changer de direction.
Le bouquet d’images tressées prend alors tournure. Ça ne « raconte » rien, ça délire, littéralement : chaque image, chaque scène est une exagération différente, un petit rouage cent fois grossi de la mécanique de l’époque. On suit, au fil des hallucinations très maîtrisées de Guillaume Trouillard, la folie d’une Babylone dont on ne peut décrire les méandres qu’en allant plus loin qu’elle, en assumant méticuleusement la fragmentation des images (ainsi les images de pub figées dans leur slogan criard, juxtaposées sur une double page où la présence incongrue de l’éléphant qui passe vient méthodiquement les renvoyer au non-sens). Le cauchemar moderne, c’est ce zapping échevelé qui tente de raconter un morceau d’histoire de la seule manière désormais possible : le coq-à-l’âne, la métaphore prise au pied de la lettre, la succession des nostalgies broyées et des absurdités brutales. Tout cela finit en bouquet, tous les personnages rassemblés terminant leur course folle dans un ultime crash. Pendant que les voitures flambes, devant la vitrine d’une animalerie où chante le colibri, on retrouve le personnage des premières pages, titubant dans les décombres de la ville qu’il ne reconnaît plus, une ville sans cesse changeante, défigurée, reconfigurée, transformée, dans laquelle il n’est peut-être plus possible de vivre. La ronde décousue de Colibri est une tentative splendide pour saisir quelque chose du rythme de cette modernité-là.
[1] Dont, hosannah, un troisième numéro est annoncé pour la fin du printemps par la Gazette du Comptoir.
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#01
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J’ai une profonde admiration pour ce livre, qui est aussi magnifique qu’il est, avant tout, politique. D’où son titre, Colibri, inspiré d’une légende amérindienne. "Il était une fois une forêt verdoyante. Elle vivait bien peinarde, animée par sa faune, quand un soir de sécheresse intense, elle s’enflamma brusquement. Pantois, les animaux la regardèrent cramer. Sans bouger. Seul le colibri s’affola : il battit des ailes jusqu’au lac, nicha une goutte d’eau dans le creux de son nez et la cracha avec courage sur le brasier. « Mais qu’est ce que tu fous ? », lui lança le sanglier. « Ma part », répondit l’oiseau." |
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par Julie Delporte le 22 mai 2009
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Alors que la rentrée approche, un petit coup de rattrapage sur les différents prix décernés outre-Atlantique par nos amis américains, où l’on découvre des catégories aussi originales qu’excitantes — il faut avouer qu’entre “Best Biographical, Historical or Journalistic Presentation”, “Best U.S. Edition of International Material — Asia” ou encore “Best Previously Published Graphic Album”, on ne sait que choisir. Voici donc les résultats des Eisners (décernés le 23 juillet), les lauréats des Harveys (annoncés le 29 août), et les nominations des Ignatz (à venir pour le 11 septembre). En résumé : Asterios Polyp, The Walking Dead et CHEW ont gagné plein de babioles, et la sélection des Ignatz est (comme souvent) de haut vol. Voilà pour le cru 2010 — l’année prochaine, ça recommence.
L’auteur d’American Splendor et l’une des figures emblématiques de l’autobiographie en bande dessinée, Harvey Pekar s’est éteint hier à 70 ans. Il laisse derrière lui son « grand œuvre », chronique personnelle illustrée tour à tour par R. Crumb, Spain Rodriguez ou encore Joe Sacco, entre autres noms remarquables. En 2003, il avait été incarné à l’écran par Paul Giamatti.
Aux flâneurs de la capitale réfractaires aux sirènes du ballon rond, les jours qui viennent s’annoncent riches en horizons à explorer. Pour commencer, Thomas Ott s’expose du 11 juin au 17 juillet à la Galerie Martel (17 rue Martel dans le 10e). Ensuite, histoire de continuer à célébrer les XX ans de l’Association, Benoît Jacques prend la suite de Nine Antico et de Grégoire Carlé et « s’installe » du 15 juin au 17 juillet à Super-Héros (175 rue St Martin dans le 3e). Enfin, on pourra aller admirer le travail de Dominique Goblet & Nikita Fossoul et Aurélie William Levaux du 18 juin au 18 juillet au Monte-en-l’Air (71 rue de Ménilmontant / 2 rue de la Mare dans le 20e).