Comme un lundi de James
En français Publié chez 6 pieds sous terre
Chroniqué par Loleck en février 2007

On connaissait l’efficacité mordante des planches de James (et son comparse La Tête X), publiées sur son blog. Les ouébophobes avaient même eu l’occasion d’y goûter eux aussi, à travers les échantillons publiés par L’Eprouvette. Le regard acide porté sur le petit monde de la bande dessinée, le cynisme désabusé, le coup de griffe las et élégant composaient d’avance un style de dandy bourru, d’ours instruit, de misanthrope attendri. Peut-être pas encore un auteur, mais à coup sûr une patte, capable de manier avec une maîtrise consommée les raccourcis du trait et ceux du texte. Un zeste de Cyrano, les pantoufles et l’air bougon en plus (un Cyrano qui aurait brièvement emprunté les lunettes de Léautaud, voyez).

Mais ces piques, pour brillantes qu’elles fussent, pouvaient aussi laisser craindre que le passage au recueil publié ne les dévitalise. Juxtaposées, les philippiques bonhommes ou vachardes de James ne risquaient-elles pas de se réduire à la chronique pipeul de la basse cour bédéistique ? Imprimé, le buzz du ghetto bédé pouvait notablement s’affadir — ou, plus anecdotiquement, donner un mauvais livre de plus. On a vu, et on verra encore, des découvertes de la blogosphère triomphalement portées sur les fonts éditoriaux, où éclate dans l’indifférence générale leur gentille absence d’épaisseur. Chaque art a ses stars ac.

Mais James a joué les maquisards : pendant que je maugréais, il traversait les lignes ennemies dans le noir. Comme un lundi n’est donc rien de ce que l’on pouvait craindre, et tout de ce qu’on pouvait espérer. James ressurgit là où on ne l’attendait pas, et change de raquette, avec bonheur. C’est une forme inattendue d’académisme qui porte les récits muets de Comme un lundi : en petites histoires courtes, en noir et blanc, portées par des cases décadrées, James réinvestit la satire morale des ancêtres.
Il y a du Sempé dans ses petits tableaux de mœurs, dans sa façon amère ou acide de croquer un caractère, un trait d’humanité, une aspérité de l’existence qui mérite le coup de loupe du dessin moral. Au-delà du dessin, il y faut plusieurs arts : celui du découpage, du rythme, du mot juste, de l’ellipse, de la chute ; James les possède, et produit des séquences d’un classicisme et d’une simplicité remarquables. Les personnages vaguement animaliers sont très légèrement tracés et pourtant aussitôt installés, dotés d’une épaisseur définitive ; l’expressivité et la mobilité des formes coïncident avec leur dépouillement, qui met encore mieux en valeur tel ou tel décor hollywoodien inattendu au détour d’une planche.

JPEG - 22.6 ko

C’est qu’avant tout James maîtrise l’équilibre : la satire morale demande de la férocité et de la noirceur, mais aussi de la tendresse et de la légèreté. James alterne les saynètes légères et bien torchées (tout près du cartoonisme) et les charges plus sombres, plus cruelles, toujours très écrites — même et surtout les muettes. Si l’ensemble relève plutôt du badinage et de la gentille auto-dérision, on ne perd pas de vue les dessins rehaussés au lavis qui, sur la page de gauche, rythment régulièrement le volume, de la première à la dernière page : ils représentent les photos successives d’un même personnage souriant face à l’objectif, pris à différentes étapes de sa vie. Et la dernière illustration, un dentier souriant dans un verre, rappelle que le rythme du livre, c’est une vie, qui s’achève sur cette parodie aigre-douce du sourire des squelettes.
Derrière les petits tableaux moraux, aussi légers ou anecdotiques qu’ils soient, il y a chez James comme chez tous les moralistes, de La Bruyère à Hogarth et de La Fontaine à Gus Bofa, le sentiment de la mortalité, de la précarité et du passage. Cette ombre discrète équilibre les tendresses de midinette de James, leur donne un sens. Muet, le livre ne s’impose pas. On le lit presque distraitement, et sa discrétion même est une réussite. La demi-teinte est un art difficile. Ce n’est pas un chef d’œuvre, c’est un joli livre, et c’est très bien : on va désormais pouvoir en attendre d’autres en toute confiance.

L'article a bien été envoyé.

Cet outil sert à faire suivre à destination d'un tiers un lien vers cet article sur notre site. Le courrier vous sera automatiquement envoyé en copie. du9 ne garde aucune trace de cet envoi.

adresse e-mail du destinatairevotre adresse e-mail
message [200 signes maximum]votre nom
   
1 RÉACTION
#01
Comme un lundi
Et sinon t’as pensé quoi du dernier album des accros d’Msn ?
par Un inconnu le 26 février 2007 | Répondre à ce message
SITES OFFICIELS
AVEC LES MÊMES AUTEURS
BRÈVES
Révélations potentielles
23 décembre 2008
Alors que les préparatifs de Noël rentrent dans leur dernière ligne droite, le Festival d’Angoulême continue son compte à rebours (plus que 37 jours) et vient d’annoncer la liste des nominés au Concours Révélation Blog 2009. Trente sélectionnés parmi plus de quatre cents candidats, qui vont d’abord être soumis à un vote public (à partir du 1er Janvier 2009), suite à quoi le jury fera son choix parmi les plus plébiscités. Verdict le 30 Janvier prochain, en plein Festival...
Web 2.0
20 décembre 2008
Juste à temps pour les fêtes, les Suisses de B.ü.L.b comix viennent d’inaugurer leur nouveau site, au design délicieusement minimaliste. Présentation de la maison et des auteurs, détour dans les coulisses de la fabrication, exploration du catalogue, tout y est — et on peut même commander en ligne, pour ceux qui voudraient compléter leur collection de petites boîtes alphabétiques. Joyeux Noël.
Primés et Primeurs
9 décembre 2008
Deux prix de plus viennent agrémenter cette fin d’année. D’une part, après les rebondissements habituels (listes de 15 nominés, puis de 5 finalistes), l’ACBD a finalement désigné le lauréat de son Grand Prix de la Critique, à savoir Tamara Drewe de Posy Simmonds (Denoël Graphic). L’intéressée devrait recevoir le trophée durant le prochain Salon du Livre à Paris en Mars prochain.
D’autre part, le Prix Goscinny vient récompenser Chloé Cruchaudet pour son album Groenland Manhattan (Delcourt). Ce prix, créé en 1986, est décerné chaque année à un jeune scénariste ayant publié trois albums au plus. Le trophée et la dotation de 5000€ seront remis durant le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême à la fin Janvier.
ABONNEZ-VOUS !
Vous êtes abonné !
NOUVEAUTÉS
Dossier: Article 175
Entretien: Joanna Hellgren
n de Marc Boutavant
La Méthode Bernadette de Laurent Bruel
ARTICLES LES PLUS LUS
Bitchy Bitch de Roberta Gregory
Capricorne t.12 de Andreas
Step Up Love Story de Katsu Aki
Gregory de Marc Hempel
Humeur: Post-scriptum
DERNIÈRES RÉACTIONS
Dans "Le Chasseur Déprime", les décors, les costumes, et même certaines caractéristiques physiques des personnages (...)
J’ai beaucoup aimé ce livre : surprenant, intelligent... J’ai trouvé particulièrement intéressant la (...)
Vous avez bien raison, Monsieur Turgeon, c’est pourquoi je terminais moi-même sur un bémol, tout pareil au (...)
André Geerts sur Bonjour, monde cruel !