Critixman de Manu Larcenet*
En français Publié chez Les Rêveurs
Chroniqué par Loleck en mars 2007

Bien qu’il soit de mise, dans les milieux les plus instruits de la littérature figurative à narration icôno-discursive séquencée, de déplorer l’absence d’un vrai discours critique, il n’est pas rare que ce discours quand il vient à être formulé provoque aussitôt les levées de bouclier des auteurs et des éditeurs, excédés par le ton, la suffisance et l’arbitraire qui anime les critiques tant espérées. On en conviendra : la diffusion massive de l’outil informatique, l’arrivée en masse de la plèbe sur le Net, et plus généralement dans la grande boutique électronique du do-it-yourself général, tout cela a mis à la portée du premier nez-de-bœuf venu les moyens de créer son blog pour dire tout le bien qu’il pense de XIII et tout le mal que lui inspirent, au choix, les intellos chiants de L’Association, les dessins même pas beaux de Tofépi ou les histoires qu’on comprend pas de Francis Masse — nan, je déconne, bubu75 ne connaît pas Francis Masse, c’était un piège.

Cette avalanche de bêtise auto-publiée finit par submerger même les critiques à l’ancienne, l’establishment du dénigrement dégoûté, les aigres patentés, les jamais-contents DPLG qui publient dans la presse reconnue, mais on passera rapidement sur le fait que dans la masse des critiques puissent se côtoyer des tas de manières différentes d’être désagréable et injuste : le point clef, c’est que les auteurs eux-mêmes, que le foisonnement de la critique devrait stimuler, finissent par ne plus supporter ni les professionnels ni les amateurs. Alors, retrouvant au fond de leur besace professionnelle la partition froissée qu’on leur avait remise à l’entrée dans le Noble Art, ils entonnent sur la clarinette réglementaire le vieil air de la Kritikétézé (mais l’art est difficile).

Le dénommé Larcenet Emmanuel, insoumis notoire et probable toxicomane, s’était déjà signalé par sa capacité à ridiculiser le discours critique. Il avait poussé le vice jusqu’à englober dans une même satire mordante le discours des critiques et le discours de la bande dessinée elle-même — ce brouhaha du ghetto bédé, courant après sa légitimation en mimant sans pudeur les tics les plus creux des journalistes, lesquels les ont eux-mêmes pompés dans des dossiers de presse rédigés au kilomètres par d’anciens lecteurs de Strange, époque « la bichromie n’est pas un choix ». De l’opus qui reprenait ces planches vitrioliques, Minimal, on reparlera une autre fois, car le discours critique n’y était égratigné qu’au passage et de façon secondaire, et il y a bien d’autre chose à en dire.

Mais le même Larcenet Emmanuel, après avoir lui aussi pianoté sur son blog l’air de la Kritikétézé, se mêle maintenant d’en faire un livre et, avec une brochettes de complices qui rêvent toujours, mais visiblement d’autres choses désormais que de runes, il publie aujourd’hui Critixman, qui en quelques planches assassines croque, expose, puis explose la figure du super-critique moderne.
Outre sa jolie maquette, son impression soignée et son coût modique (qui font oublier la légèreté relative du contenu de sa quarantaine de pages), Critixman parvient à esquisser en effet une sorte de typologie-minute du critique pénible. De ce point de vue d’ailleurs la brève préface de Joann Sfar, qui fait mine de prendre la défense de Critixman pour mieux en brosser en deux pages le portrait typique, est indispensable : elle annonce tout simplement que Critixman existe, et elle dresse le tableau de son investissement institutionnel (Critixman n’est jamais extérieur : il a travaillé chez un éditeur, a été publié, s’est cru important ; et Critixman n’est jamais anodin : il pense qu’il faut sauver le monde et que seule l’acuité de son jugement en est capable).
Après cet acte d’accusation, les dessins de Larcenet donnent une chair au modèle, et Critixman vient ainsi ajouter sa pierre, sa petite pierre, disons son caillou, à la pyramide du genre des « satires du pédant » qui depuis l’invention de la gazette par Théophile Renaudot a connu un succès constant dans les lettres françoyses (« Quand je pense qu’en ce moment même, certains explosent les codes de la bande dessinée moderne, j’ai comme envie de rire ! » : n’est-ce pas là du Bloy, du Mauriac, du Sempé ?).

On lira donc avec intérêt ce coup de sang académique, sans négliger de noter que Larcenet n’y oublie jamais, lorsqu’il ridiculise le critique, de laisser place aussi à la caricature de l’auteur, dont on devine qu’il lui réserverait, le cas échéant, un traitement de faveur pas beaucoup moins acide : c’est le signe des poches à bile professionnelles que de ne pas avoir d’esprit de chapelle.
A sa manière, Critixman propose d’ailleurs une sorte d’anti-Blotch : là où le Blotch de Blutch, dans un palimpseste génial du journalisme dessiné des années folles, éreintait les petits-maîtres, le Critixman de Larcenet étrille les petits-maîtres de la critique contemporaine — avec plus de désinvolture et plus de légèreté que Blutch, car Critixman est un pamhlet rigolo quand Blotch est une œuvre fouillée et riche de ramifications nombreuses et réfléchies.
Quant à ceux qui me soupçonneraient d’avoir consacré ma dernière phrase à un parallèle dégueulasse entre Larcenet et Blutch dans seul le but d’énerver le premier en reprenant un des gimmicks du super-critique de son livre, ce sont de bien basses gens.

PS : Le livre de Larcenet n’est diffusé que par le site des Rêveurs, et il coûte 8 €.

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