Dans mon open space : Business Circus de James
En français Publié chez Dargaud (Poisson Pilote)
Chroniqué par Loleck en mai 2008

Quand j’ai vu arriver les premières planches de James dans L’Eprouvette, j’ai jubilé. Un trait élégant et discret, presque suranné, donnait vie à des personnages décalés, qu’un blog avait d’abord lentement façonnés, et le tout était mis au service d’une série de charges acides et méchamment bien vues sur le petit milieu de la bande dessinée contemporaine. Par petites giclées de vitriol cynique servies sur lit de légèreté, James produisait une jolie critique maligne et distanciée du champ entier de la narration graphique séquentielle (auteur, éditeur, critique, lecteur, fan, animateur de salon, directeur de revue, tout le monde y passait, même l’avant-garde la plus autorisée qui, justement, le publiait). Ça méritait qu’on s’y intéresse.

Publiées en recueil, les critiques chroniques de James et la tête X tenaient leurs promesses. Petite entrée dans la bande dessinée, courant d’air frais, de l’ironie et des idées. Ensuite, Comme un lundi ouvrait un autre front, plus poétique : James y torchait de petites histoires tendres ou cruelles, souvent muettes ou presque, décadrées, légères. On ne l’attendait pas forcément sur ce terrain, où se révélait une drôle de sensibilité un peu vieillotte, un humanisme de principe, à l’ancienne, habillé d’une certaine naïveté choisie. Le cynisme poussait finalement sur un coeur d’artichaut, le vitriol cachait la tendresse, les petites scènes de Comme un lundi révélaient au fond la vraie force de James : n’être pas à la mode. Il y avait du Sempé dans ces histoires, un côté fin et concentré du dessin allié à un regard mi-tendre mi-amer, hermétique aux séductions de l’époque, pas du tout fasciné par les modes et les enthousiasmes passagers. James tâchait de prendre ses distances, travaillait à l’écart, cultivait des choses simples, encore en bouton, des produits frais.

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J’y ai cru, j’y crois encore. Mais Business Circus, premier volume de la série Dans mon open space, sorti ces jours-ci dans la collection Poisson Pilote, n’a rien à voir avec ces promesses. C’est une satire poussive de la vie de bureau, qui suit l’arrivée d’un stagiaire dans une boîte anonyme et qui s’attache à lui pour parcourir l’entreprise, service par service, en égratignant laborieusement les figures obligées (le quinqua placardisé, l’assistante servile, le chef de vente lourdingue, l’informaticien immature, etc.).
Tout est convenu, tout est déjà vu : le décor lui-même est celui de Caméra Café, chacune des séquences courtes (une planche ou deux) est quant à l’humour, à la faculté d’observation, ou au sens de la caricature déréalisante, mille pieds en dessous du moindre strip de Dilbert. Pas de décollage, pas de nerfs, pas de style (et même, au fil des planches, on rencontre des variations de langage bizarres dans la bouche des personnages).
L’élégance même du dessin est tuée par le cadre strict du 48 CC couleur (rien à reprocher aux couleurs de Patrice Larcenet : elles appliquent impitoyablement le pastel de base de la collection, type Retour à la terre [1]). Bref, de tous les points de vue, c’est un coup pour rien. Anodin, ni bon ni mauvais, oublié aussitôt que lu, Business Circus est une double déception.

Double, d’abord parce que James promettait mieux que cette pochade creuse et convenue dans un format sans âme, mais aussi parce que la vérité quotidienne des rapports sociaux, telle qu’on en fait l’expérience dans les situations de travail réelles, mérite des regards plus profonds et plus décalés, plus tranchants et plus nuancés.
Marre de cette psychologisation de tout : non, la vie de bureau, comme toutes les vies de travail, n’est pas seulement une question de « personnages », de mentalités individuelles et de trajectoires personnelles qu’on peut faire se croiser et se heurter dans un joli temps suspendu et neutre. La dépolitisation rampante de ce genre de récit gentiment décalé, qui renonce même à être franchement méchant, me navre. Ces planches auraient pu paraître en feuilleton dans Challenge. Le moraliste un peu mordant et plutôt fin des premières planches annonçait mieux. J’espère toujours.

[1] Sinon, y’avait aussi le sfumato-couleurs chaudes, type Isaac le Pirate, ou bien la Bichro-qui-fait-classe, qui d’ailleurs serait mieux passée ici.

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6 RÉACTIONS
#01
Dans mon open space : Business Circus
Je ne sais si, comme la construction de votre papier semble le faire comprendre, les pages du dernier livre de James édité par Dargaud sont si différentes que ses premières « charges acides et méchamment bien vues sur le petit milieu de la bande dessinée contemporaine »… Si l’on revient sur les planches de « l’Eprouvette », ou celle parue sur le site Ottoprod et puis dans Jade 124u (p.9), célèbre et devenue emblématique d’une certaine partie de son travail, qui aborde une théorie du copinage chère à Menu Sfar et Trondheim, on est en droit de se demander si cela était réellement acide et méchant. N’était-ce pas plutôt une impression grossie par le fait que le milieu socio-économique de la bande dessinée n’avait que très peu été traité en bande dessinée ? La réception de ces pages ne fut-elle pas avant tout applaudie parce que la rareté du thème apportait un petit quelque chose de nouveau ? Je serais plutôt poussé à dire que, au contraire, et sans vouloir apporter ici un jugement sur la potentielle subversion de ses travaux, James développe un ton uniforme et commun qui se lit dans toute sa bibliographie.
par Vandermeulen le 30 mai 2008 | Répondre à ce message
>01
Dans mon open space : Business Circus
Vous êtes le second, cher maître, à me faire cette remarque qui, bien que cruelle pour l’auteur, sonne juste. Mais que voulez-vous, j’ai dans l’humanité en général et les auteurs de bande dessinée en particulier une foi naïve et touchante. J’ai probablement tort, en l’espèce, et je le reconnais bien diligemment.
par Loleck le 30 mai 2008 | Répondre à ce message
>01
Dans mon open space : Business Circus
J’espère que ma remarque ne sera pas retenue pour cruelle par James. Pour que pareille méprise se réalise, faudrait-il que notre auteur s’apprécie comme un subversif satiriste, ce dont je doute, notre auteur est un homme sensible et intelligent, et je ne pense pas qu’il travaille à se construire une pareille publicité. J’en profite pour rappeler qu’une bonne part des choses parues dans « l’Eprouvette » a parfois bénéficié d’un battage inadéquat. L’esprit général de la revue, emmené par la polémique que suscita le « Plates-Bandes », a il me semble contribué à fausser la lecture de quelques-unes des contributions. On a en effet pu noter qu’une sorte d’élan magique et invisible a accentué la dureté des propos ou que des intentions méchantes, non initiales, ont été devinées. C’est d’ailleurs pour ce type de raison, parce que l’on avait vu dans mon texte des choses méchantes, que je me suis abstenu de participer aux deux autres numéros. Mon texte, qui par ailleurs était en grande partie disponible en ligne près de trois ans avant sa parution, ne connut aucune controverse et n’échauffa jamais personne ; c’est tout le contraire qui se produisit lors de sa sortie papier. De la même façon, je reste content d’avoir publié les suites de ce texte dans la revue Jade, non parce que je la trouve meilleure que celle de Menu, mais parce que l’esprit de ses lecteurs est réellement plus assagi et de nature moins pyromane ; j’ai été, il me semble, parfois féroce dans Jade, là où je pense ne l’avoir jamais été dans « l’Eprouvette ». C’est un phénomène identique qui a il me semble prêté aux travaux de James le même type de préméditation importune. Ceci reste mon analyse personnelle, bien entendu.
par Vandermeulen le 30 mai 2008 | Répondre à ce message
>01
Dans mon open space : Business Circus
Cher ami, je profite de votre présence ici. J’ai retrouvé une bouteille d’alcool de poire derrière le sofa du bureau de la rédaction de jade. Nous y goûterons en juin, lors de votre passage ? Nous pourrons disserter à l’aise du prochain dossier thématique de la revue, consacré aux premiers ouvrages publiés des auteurs qui voudront bien se prêter au jeu. L’ami Ambre sera de la partie. Cela vous dit-il ? Je vous confirme aussi que votre interview au sommaire de Jade 630U, qui sort sous peu, se fera dans une grande discrétion. James l’a fortement apprécié d’ailleurs, bien que l’ayant trouvé un peu raide.
par 6P le 30 mai 2008 | Répondre à ce message
>01
Dans mon open space : Business Circus
J’ai toujours eu du mal à voir dans le dessin de James autre chose qu’un plagiat de David Dethuin (et de son excellent Roi des bourdons), un bon plagiat, mais un plagiat quand même.
par Grégoire le 12 juin 2008 | Répondre à ce message
>01
Dans mon open space : Business Circus

s’il suffit de dessiner des personnages animaliers avec un coup de crayon un peu « lâché » pour être plagiaire, alors de thuin est lui-même plagiaire... et tant qu’à faire, trondheim, jano et régis franc aussi. et tout le monde jusqu’à herriman. en supposant qu’il n’ait pas lui aussi plagié. parce que hein.

pour ma part, je ne vois même pas de début de ressemblance entre de thuin et james. l’un a un trait franc et régulier, des formes rondes et simplifiées qui font penser à du mattioli avec un accent « à la marcinelle », l’autre a un trait plus subtil, moins précis, un sens de la physionomie plus « réaliste », en tout cas plus complexe. non, vraiment, je ne vois pas le sens de votre intervention, même en changeant « plagiat » pour « inspiration ». en fait, ce qui me semble le plus difficilement concevable, c’est que james aurait attendu la parution (quasi confidentielle) du roi des bourdons (2005) pour trouver son « style »... (cette planche de james datant de mars 2005 devrait montrer l’absurdité d’une telle idée.)

si ça ne suffit pas, amusez-vous à comparer la planche de business circus citée dans cer article avec, tiens, une planche du roi des bourdons.

par david turgeon le 12 juin 2008 | Répondre à ce message
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