Don’t go where I can’t follow de Anders Nilsen
En anglais Publié chez Drawn & Quarterly
Chroniqué par Xavier Guilbert en décembre 2007

A l’heure où j’attaque ces lignes, l’œuvre d’Anders Nilsen disponible en Français se limite au seul superbe Dogs and Water. [1] Et si ce lent voyage en forme d’instrospection demeure une expérience aussi étonnante que magnifique, il ne représente qu’un aspect d’un travail largement tourné vers la liberté et l’expérimentation — travail que l’on avait pu également découvrir dans son autre recueil, le déroutant Monologues for the coming plague.
On peut y voir deux pôles, qu’il est possible d’associer (très schématiquement) au type de dessin employé : d’un côté, un trait méticuleux et appliqué, qui ménage des espaces pour laisser résonner les silences des territoires intérieurs ; de l’autre, une ligne plus simple et plus brute, se contentant d’esquisser des silhouettes anonymes [2] qui s’attachent plutôt à torturer communication et langage.

Les pages publiées dans l’anthologie MOME sont peut-être les plus éclairantes pour découvrir tout l’univers d’Anders Nilsen — un univers qui s’embarrasse peu des codes et des attentes vis-à-vis d’une bande dessinée. Alors que le « prototype » de Dogs and Water [3] mélange librement dessin et photo, « event » [4] se lance dans l’exploration de l’intime en s’appuyant sur une série de carrés, tandis que le compte-rendu de visite de musée [5] déploie une énergie et une attention au détail démesurée par rapport à ce qui n’est, au final, qu’une boutade ironique.
Mais ce sont les quelques pages du troisième volume [6] qui ne laissent aucun doute sur le fait que rien, chez Anders Nilsen, n’est laissé au hasard : ainsi, une série de figures simplistes discutent sur la page, proposant une méthode simple et efficace pour trouver des idées et ... produire un mini-comic (ou dix) sans effort. Encore une fois, l’auteur s’en tire avec une pirouette, et l’on pourrait presque se demander si Anders Nilsen n’est pas trop doué pour son bien, et si cette stratégie de l’entourloupe ne deviendrait pas un gimmick un peu facile.

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Au sein d’une œuvre plutôt tournée vers une certaine abstraction, Don’t go where I can’t follow se présente comme le livre le plus ouvertement personnel d’Anders Nilsen. En effet, il y évoque le souvenir de sa fiancée décédée d’un cancer en Novembre 2005. Certains auraient pu choisir de servir un récit plombant de la maladie, Anders Nilsen préfère se proposer un assemblage d’échos et de souvenirs des moments passés ensemble. Il n’y aura finalement que le texte de fin en guise de postface, et peut-être la longue séquence narrative vers la conclusion du livre, qui ne relèvent pas de cette volonté de témoigner du vivant.
Présentés comme les pièces d’un dossier dûment numérotées, les documents rassemblés sont reproduits dans toute leur réalité d’objet — feuilles arrachées d’un carnet, dessins de carnets, polaroïds ou cartes postales. Cela tient un petit peu du musée, comme si l’auteur alignait ici quelques preuves de l’histoire passée. Mais plutôt que de se lancer dans une recherche archéologique qui déboucherait sur une longue énumération de notes et de souvenirs, Anders Nilsen préfère livrer un hommage qui relève d’un tri délibéré et d’une mise en scène soigneusement orchestrée. Ainsi, la maladie elle-même n’aura droit qu’à neuf pages (la séquence « The Hospital ») sur un livre qui en compte 90, sautant abruptement du 6 Avril au 12 Octobre.

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Acteur et narrateur de cette histoire, Anders Nilsen fait ainsi preuve d’une retenue qui ne donne que plus de valeur à ce livre — il s’agit avant tout de parler d’elle, et non de lui. [7] Au départ un projet destiné à ses proches, Don’t go where I can’t follow demeure avant tout une exploration personnelle qui reste dans l’intime sans tomber dans l’exhibitionnisme.
Comme il l’écrit lui-même dans sa postface : « This story is, obviously, very personal, but ultimately I think it isn’t exclusive. It feels incredibly particular to me, still, but it’s just love and loss. And everyone, for better or for worse, can relate to that. » [8] Pas d’esbrouffe, pas de pirouette — juste l’intelligence d’une narration qui sait aussi se taire.

[1] Des chiens, de l’eau, Actes Sud BD.

[2] Le plus souvent, sur un fond — carte géographique ou photo passée d’un paysage quelconque — qui renforce encore plus le détachement de ces figures abstraites.

[3] « Nothing so far », MOME 4 : Spring / Summer 2006.

[4] In MOME 2 : Fall 2005.

[5] « Art History Notes / Hoax Paper », MOME 5 : Fall 2006.

[6] « On whaling, a how-to by Anders Nilsen », MOME 3 : Winter 2006.

[7] Ce dernier aspect sera évoqué dans The End, publié par Fantagraphics dans la collection Ignatz — un titre dont l’écriture a visiblement beaucoup éprouvé Anders Nilsen, puisque le deuxième volume est annoncé depuis plus d’un an sans véritable date de sortie prévue.

[8] « Cette histoire est bien sûr très personnelle, mais au final je pense qu’elle n’est pas unique. Elle m’est encore incroyablement particulière, mais il ne s’agit au fond que d’amour et de perte. Et n’importe qui, pour le meilleur ou le pire, peut comprendre cela. »

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