Fabrica de Nicolas Presl
En français Publié chez Atrabile
Chroniqué par Jessie Bi en février 2009

Après l’antiquité, la renaissance, voici les temps modernes, dans un de ces vieux futurs en « isme » du XXème siècle où les cheminées des usines se confondent avec les bouches à feu des canons.

La fabrique, avec ses trois entrées comme une cathédrale, voit venir et repartir au son de ses sirènes, ses ouailles laborieuses dédiées au culte des divines machines qu’elle abrite. L’usine tourne comme la roue du temps ou du destin, et comme eux s’impose à tous.
Cause et/ou conséquence d’un système politique dictatorial qui en a fait l’axe productif sur lequel tout doit désormais tourner, il faut se consacrer à elle directement ou indirectement, le reste n’étant que superflu à bannir. La culture est donc l’ennemi, on brûle les instruments de musique, les livres, et l’on pourchasse les artistes et ceux qui les apprécient.

Au hasard d’une rue et de destins qui se croisent, l’ouvrier modèle de la machine 171 sauve l’enfant d’un musicien arrêté par la police de cette dictature brune, pour le cacher au cœur de cette machine qui le fait vivre.
Si l’enfant est sauf, sa survie pose problème en nourritures bien humaines, celles du ventre bien sûr, mais surtout celles de l’esprit. Plus prisonnier que caché au fur et à mesure que les jours passent, l’ouvrier voit cet enfant comme hypnotisé par le quasi langage que susurrent les mécanismes de la machine qui le cache, au point de le faire sien.
Avec les réflexes d’un père et pour distraire le jeune garçon de cette fausse langue, il vole/sauve des livres d’autodafés et les lui apporte. Trois livres : Don Quichotte de Cervantes, Les métamorphoses d’Ovide et un traité d’anatomie, [1] qui seront trois étapes de ce qui reste de vie à l’enfant, trois textes littéralement dévorés et qui le dévoreront.
Quasi fantôme dans une machine, l’enfant dans son délire (dé-lire) partage une vision où les machines ont remplacé les moulins, voit toute métamorphose impossible ou devenue surnaturelle, croit comprendre qu’il faut s’écorcher pour voir au fond de soi et se mutile la main droite qui identifie le talent de son père qu’il ne peut poursuivre, et/ou de se sentiment de ne plus appartenir à une famille dont il n’imagine même pas la fin. [2]
Par intuition l’ouvrier soustrait d’un autre bûcher une flûte, pour la donner au jeune garçon. Mais il est déjà trop tard, l’enfant n’appartient plus à aucun corps qu’il soit familial, sociétal voire plus prosaïquement le sien et perçoit désormais tout cela comme une machine [3] de plus. Caché sur la chaîne de production, tout à sa flûte comme dans un dernier souvenir de cette vie naturelle, il disparaît dans les mystères de la machine, de ses mécanismes, absorbé jusque dans le moindre de ses fluides, ou proprement embouti dans une de ses énormes bombes prêtes à servir, transportant alors un mort plutôt que la donnant. [4]

L’erreur de cet ouvrier célibataire sans nom [5] bravant pourtant l’autorité, sera d’avoir trop aimé sa machine. Il en a fait sa compagne, une raison de vivre, et il ne peut comprendre que l’on s’en prenne à elle, que l’on atteigne à son intégrité. [6] S’en croyant le maître car la maîtrisant en répondant à ses plus subtiles nuances mécaniques, il nie et détourne surtout son propre pouvoir humain (l’intelligence, l’analyse, l’intuition), ne voit pas ce que toutes ses chaînes produisent de mortel (des bombes) et s’ignore le rouage interchangeable d’une toute autre et plus vaste mécanique sociétale.

Métaphore d’une autre « machine infernale » donc, où après le destin [Priape], l’Histoire (celle du pouvoir politique et commercial) [Divine colonie], Nicolas Presl porte son subtil langage non verbal sur celui de la société, celle totalitaire et machinique tout aussi aliénante et mortelle, portant ses conflits à l’échelle planétaire. Les forteresses volantes volent comme les spores venimeux annonçant un printemps d’acier, signent le ciel de leurs fuselages cruciformes, affichent le symbole d’un autre dogmatisme piétinant une fois de plus (refoulé) ce qui est le terreau de toute humanité. Une nature bombardée, concassée qui contient pourtant celle humaine et qui comme ultime image clos peut-être une trilogie, fonctionnant aussi comme une histoire de l’occident.

[1] Qui serait peut-être celui d’André Vésale (1514-1564) intitulé De humani corporis fabrica (1543) qui contient comme tu l’auras noté ami lecteur, lectrice mon amour, le mot qui identifie l’album de Nicolas Presl.

[2] Un père qui, un peu comme Robert Mitchum dans La nuit du chasseur avec ses fameux « Love » et « Hate » tatoués sur les phalanges, a de la même manière inscrit sur ses doigts un chiffre romain, les numérotant sur chaque main de I à VI. Pour l’auteur un moyen de signaler une particularité physique du père et du fils, témoignage visible d’une virtuosité dans ce monde muet (le père est pianiste), et monstruosité pour la dictature brune. L’enfant s’automutile le petit doigt de la main droite, numéroté VI sur les phalanges de son père, le dernier de cette famille de doigts, comme lui. Un suicide symbolique dans une tentative de se mettre à la norme qu’il perçoit aussi par le livre d’anatomie.

[3] Le « fabrica » de Vésale. Les chiffres sur les mains de son père ressemblent aussi à ceux des planches anatomiques qui distinguent et légendent chaque partie du corps. L’automutilation coupe plus clairement l’enfant de cette société où il n’aura jamais sa place. Il est différent malgré tout, il n’appartient pas à cette humanité esclave des machines, chair à canon littérale, abattoir non-dit, auquel renvoient aussi les tatouages du boucher chez lequel vient s’approvisionner l’ouvrier. Notons que les tatouages de ce commerçant justifient aussi ceux du musicien apparaissant plus avant dans le récit, dans le sens ou l’on peut alors imaginer tout cela comme une pratique corporative. A chaque profession ses tatouages en quelque sorte. L’autre subtilité de ces tatouages est aussi de distinguer la planche d’anatomie de celle d’équarrissage indiquant non pas les rouages de la machinerie du vivant, mais ses beaux et bas morceaux. Une société est aussi une hiérarchie.

[4] Souvenez-vous de Tintin en Amérique et de l’usine de corned-beef.

[5] Au-delà de son physique, de son aspect extérieur, cet homme est uniquement identifié à nos oreilles par le chiffre du porte-clé désignant la machine sur laquelle il doit travailler. En répétant ce trousseau à chaque chapitre (sauf celui qui débute le récit), Nicolas Presl en fait aussi le porteur symbolique de la clé du récit.

[6] Ce sera la cause de son unique colère envers l’enfant qui, se prenant pour Don Quichotte, aura frappé la machine, rompant un tuyau d’où s’échappe un fluide noir comme du sang...

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