La Face Karchée de Sarkozy de Philippe Cohen & Richard Malka & Riss
En français Publié chez Vents d’Ouest
Chroniqué par Jean-Noël Lafargue en décembre 2006

Un fond blanc, un dessin caricatural et grimacier composé à la Cabu, où se reconnaissent les figures de personnalités politiques françaises, Fayard comme co-éditeur, un prix assez élevé, une accroche un peu vulgaire (« la première bd-enquête » — nous y reviendrons) : la couverture nous annonce d’emblée que ce livre ne s’adresse pas aux publics habituels (le pluriel est voulu) de la bande dessinée mais bien au public des recueils de dessins de presse ou de livres consacrés à l’actualité politique, ces ouvrages que l’on retrouve quelques années après leur sortie sur tous les stands des vide-greniers et qui nous rappellent qu’untel s’est une fois cru présidentiable, qu’un autre a été premier ministre ou qu’un autre encore a été pour ou contre ci ou ça, avant de changer d’avis. Des livres qui nous rappellent que le temps passe, et dont les sujets choc et les titres alarmistes ou farçis de promesses de changements radicaux nous semblent rétrospectivement exagérés et même ridicules. L’actualité brûlante, une fois les braises consumées, nous conforte dans l’idée qu’il ne se passe jamais grand chose d’important en démocratie — sentiment qui, si je peux me permettre cette digression, est évidemment pernicieux, car l’indifférenciation mène naturellement à l’indifférence et finit par rendre impossible tout débat un peu technique et non spectaculaire.

Donc ce livre atterrira sur les vide-greniers. L’introduction, vaguement science-fictionnesque, nous prédit pourtant que dans près de cent ans on se penchera avec intérêt et curiosité sur le Sarkozisme : en 2098, un étudiant soutient une thèse sur le sujet en Sorbone. Il n’est pas certain que les auteurs se soient donnés la peine d’assister à une soutenance de thèse, mais passons, ce n’est pas le sujet — disons juste que ça n’est pas très bien vu : le jury n’a pas lu le mémoire et la soutenance se fait à huis-clos dans un amphithéatre vide. Les membres du jury sont, « conformément à la loi », les représentants d’au moins quatre minorités. Ouille : le livre nous annonce-t-il carrément une victoire de Nicolas Sarkozy, chantre du communautarisme ? La conclusion de l’ouvrage sera un peu plus ouverte.

La suite du livre nous présente le parcours d’un homme politique aux dents longues, qui a su utiliser le parti gauliste (UDR, RPR, UMP) comme tremplin pour sa personne. Il apparaît vite que Nicolas Sarkozy n’est fidèle ni aux idées ni aux personnes, qu’il a su trahir tout et tout le monde chaque fois que ça lui a permis d’avancer ses pions. Mais cela, qui l’ignorait ?
Le livre nous rappelle divers épisodes oubliés ou méconnus sur l’irrésistible ascension du présidentiable. Ce n’est bien sûr pas inutile, mais les auteurs, accumulant pourtant les informations, peinent à construire un Nicolas Sarkozy cohérent dans son incohérence, et peinent à expliquer de manière crédible comment les amis trahis ont pu se laisser trahir encore et encore, ou comment il semble aujourd’hui si évident, si facile, de qualifier dans les médias des centaines de personnes sans rapport les unes avec les autres de « proches de Nicolas Sarkozy ». L’album nous apprend un peu (il semble même qu’il contienne quelques informations inédites), mais ne nous aide pas à comprendre grand-chose. Il rappelle l’habileté de Nicolas Sarkozy à dévoyer les médias (petits cadeaux, intimidations), à utiliser toutes les armes possibles pour gagner (assomer ses ennemis politiques de contrôles fiscaux lorsqu’il était ministre du budget). Bref, un Rastignac, ou plutôt, un second Jacques Chirac (sous pseudonyme, dans « les échos », Nicolas Sarkozy aurait fait comprendre à Jacques Chirac qu’il lui rendait hommage, en quelque sorte, en étant constament un traitre et en n’ayant pas d’autre convictions que sa foi en lui-même et en sa réussite).
En cherchant à ne dire que ce qui est connu ou qui peut être prouvé, et en cherchant à ne jamais dépasser le cadre de ce que la loi autorise à dire, les auteurs (un journaliste, un avocat et dessinateur de presse) n’ont pas réussi à raconter une histoire, ni à faire une bande dessinée digne de ce nom. Le scénario, didactique et un brin feignant, est aussi vivant qu’une « histoire de France en Bande dessinée » des années 1970 ou qu’une « belle histoire de l’oncle Paul ». En couleurs, le dessin de Riss passe plutôt mal.

Malgré toute la sympathie que m’inspire le projet, j’avoue que je me vois mal conseiller la lecture ou en tout cas l’acquisition d’un tel album.
Ce livre reste cependant une intéressante démonstration du fait que la bande dessinée n’est pas un métier qui s’improvise si facilement. Écrire une histoire qui tient debout, construire des personnages et permettre au lecteur un minimum d’empathie avec eux (j’oserai avancer que pour aimer et surtout détester un personnage, on a besoin de cette empathie), rien de tout cela n’est facultatif lorsque l’on crée un album de bande dessinée, fut-il basé sur des faits rigoureusement vérifiables.
La promesse d’une « première bd-enquête » n’est pas tenue parce que ce n’est pas la première (on peut parler d’Art Spiegelman, de Joe Sacco, de Will Eisner ou même de Guy Delisle, mais aussi, pourquoi pas, de tous les auteurs plus traditionnels et pourtant passionnés d’exactitude, comme Hergé, Charlier ou Morris), mais aussi parce que ça n’est pas vraiment une bande dessinée non plus, nous sommes face à une suite de vignettes où jamais n’intervient l’inter-case : le lecteur ne comble pas les manques, on lui donne de nombreuses raisons de détester Nicolas Sarkozy — mais s’il a acheté l’album, c’est qu’il le détestait déjà — aucune clé pour le comprendre ou pour comprendre son succès.

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14 RÉACTIONS
#01
La Face Karchée de Sarkozy

Bonjour,

Pour le Péquin moyen que je suis, j’ai trouvé cette BD (que j’ai acheté pour offrir à Noël) facile d’accès pour se remémorer le parcours de cet homme politique hors du commun.
Vous dîtes :

Il apparaît vite que Nicolas Sarkozy n’est fidèle ni aux idées ni aux personnes, qu’il a su trahir tout et tout le monde chaque fois que ça lui a permis d’avancer ses pions. Mais cela, qui l’ignorait ?

Je crois que nous, les électeurs en général, avons l’amnésie facile et qu’une piqure de rappel peut parfois être salutaire ... à la veille d’une échéance électorale.
Même s’il est vrai que je n’avais pas l’intention de voter pour lui (et que je ne l’ai toujours pas après la lecture ;-) !) c’est fou la quantité d’évènements que ce livre m’a remis en mémoire.
Cordialement,

par Packi le 17 décembre 2006 | Répondre à ce message
>01
La Face Karchée de Sarkozy
Sur la question du projet politique et citoyen, je n’ai pas de critiques à apporter au livre, et j’y ai appris beaucoup. J’ai même recommandé à ma fille à le lire, contrairement à mon affirmation, dans l’article, où je disais que je ne conseillais pas cette lecture :-) En effet, si Sarkozy est notre prochain président, autant savoir d’où il sort ! Non, c’est vraiment en tant que bande dessinée que j’ai des doutes, je ne trouve pas l’objet très intéressant ou très bien construit de ce point de vue précis. Et ce n’est même pas pour le plaisir de dire du mal qu’il m’a semblé important d’écrire sur le sujet, mais parce que ce genre d’album me permet d’affiner la définition de la bande dessinée ou, par comparaison, de montrer la force et l’intérêt d’autres projets de "bandes dessinées enquêtes". Derrière les bandes dessinées de ce genre se cache souvent un certains mépris pour la bande dessinée en général : venez-y voir, c’est plus facile à lire, moins fatiguant, et vous allez rigoler. C’est un peu comme Proust en bande dessinée : ce n’est ni Proust, ni de la bande dessinée.
par Jean-no le 17 décembre 2006 | Répondre à ce message
>01
La Face Karchée de Sarkozy
Si cela permet aux jeunes ou à ceux qui ne se posent pas de questions par rapport à ce qu’est Nicolas S. d’ouvrir un peu les yeux, cela aura été efficace ; il faut le passer à ses collègues, amis, voisins, parents !!! Pas Proust, certes, mais qui l’eût cru. Une BD, certainement.
par Joss le 18 décembre 2006 | Répondre à ce message
La Face Karchée de Sarkozy
Un peu péremptoire, non, de décréter ce qui est, ou ce qui n’est pas, de la bande dessinée ? Au nom de quel docte savoir, de quel texte de référence, de quel codex de Grand Inquisiteur notre impitoyable savant autoproclamé Jean-no fait-il appel pour juger ? La bande dessinée est une des dernières terres de liberté, et manifestement, à cause sans doute du triomphe économique de ce secteur, ceux qui s’en prétendent les défenseurs (et ipse facto bien inutiles) glissent vers des positions d’ayatollah.
par nitram le 3 janvier 2007 | Répondre à ce message
>01
La Face Karchée de Sarkozy
Pas lu l’album sur Sarko (et peu tentée, mais ça a l’air de bien marcher on le voit partout) mais si effectivement les cases ne sont pas liées entre elles, en somme s’il ne s’agit que d’un "squetch" par case, on peut peut-être effectivement discuter de l’appellation "bande dessinée", au profit d’"album de dessins avec bulles". L’effet de l’intercase, la distribution de scènes en majeure partie consécutives au fil des strips, sont probablement les règles du genre, s’il faut qu’il y en ait. Mais en faut il ? je suis un peu de l’avis de Nitram, "laissons les auteurs libres de faire comme ils veulent !", et ne devenons pas les donneurs d’imprimaturs. Méfions nous de nous-mêmes, il ne peut pas y avoir de bons censeurs.
par Anna le 3 janvier 2007 | Répondre à ce message
La Face Karchée de Sarkozy

Ha ! Ha ! Ha ! Jean-No n’a pas le droit de faire une chronique bien faite, argumentée et non partisane parce qu’il n’a pas de « codex » ou de « texte de référence » autorisant à juger !!!! C’est tout Jean-No ça ! Donner son avis de lecteur comme ça ! Mais bon c’est de ça faute hein ! S’il avait eu un coran pour juger il ne se serait pas fait traité d’ayatollah !!!! ;)))

Bravo Nitram et bonne continuation dans ton extrémisme autrement religieux du " tout le monde il est beau tout le monde il est gentil " !!

Ha ! Ha ! Ha !

par Madame Doure fait du ouébe le 3 janvier 2007 | Répondre à ce message
La Face Karchée de Sarkozy
Il existe d’excellents livres aux frontières de la bande dessinée, ce n’est pas moi qui dirai le contraire. Donc en disant que je pense qu’il ne s’agit pas vraiment d’un album de bande dessinée, je ne fais pas un jugement de valeur et je n’institue pas de délit de non-bd, j’essaie simplement d’exprimer mon sentiment, en déplorant le manque de fluidité, de vie, de cet album, qui sont à mon avis la conséquence d’une vision plan-plan de la scénarisation.
par Jean-no le 4 janvier 2007 | Répondre à ce message
>01
La Face Karchée de Sarkozy
Ah bon. Pour moi, la vision plan-plan, c’est la BD qui imite les séries TV ou le cinéma. Ca, oui, ça minore la BD et, dans un sens, un album de la série "XIII" est peut-être plus aux frontières de la bande dessinée qu’on le croit.
par nitram le 4 janvier 2007 | Répondre à ce message
>01
La Face Karchée de Sarkozy
Il y a un lien dynamique entre cinéma, série télé et bande dessinée, mais effectivement, la bande dessinée est parfois un cinéma du pauvre affligeant (en même temps, pourquoi s’interdire de récupérer d’autres langages ? Je vous renvoie à vos propres mots concernant la liberté des créateurs). XIII, à vrai dire, je ne connais que de nom, enfin j’ai vu le film tiré du livre qui a parait-il inspiré Van Hamme. Je veux bien croire que ça n’a rien de fameux. Mais pour en revenir à "la face karshée", associer des dessins et des textes à la manière "Histoire de France en bande dessinée", ça n’est pas une vision très vivante du médium, en fait c’est une négation d’une partie importante du métier de scénariste. Des auteurs sérieux comme David B. ont usé de ce procédé, cette manière anti-Hergé disons, mais au service d’une certaine intensité. Issu de Charlie Hebdo, j’ai préféré, de loin, "Un turc est entré dans l’Europe", par Luz et Biard.
par Jean-no le 5 janvier 2007 | Répondre à ce message
#02
La Face Karchée de Sarkozy
Bonjour, Je suis quasi au bout de la BD et j’avoue que je suis déçu. Finalement, et je suis d’accord avec toi, on n’apprend pas grand chose d’important sur Sarko. En particulier, j’aurais aimé trouver quelques bonnes casserole sur ce type. Des trucs bien graves, bien sordides. Et puis je trouve qu’on n’insiste pas assez - même pas du tout - sur le coté le plus abject du personnage, à savoir son comportement vis-à-vis des étrangers. On dit, au contraire, qu’il a régularisé plein de sans-papier. D’un c’est faux et de 2 il a expulsé des parents et enfants scolarisés en France dans des conditions ignobles. Donc BD intéressantes, mais pas du tout assez percutante.
par Philippe, Paris le 18 décembre 2006 | Répondre à ce message
>02
On apprend pas mal de choses...
Si ne rien apprendre, c’est ne pas avoir de révélations, je dirais normal vu que Sarko est ministre depuis 5 ans et qu’au moins 20 livres et une 100aine de dossiers de presse ont été écrit. Je pense en revanche que le rappel de l’ensemble de ses faits et gestes depuis 25 ans est salutaire pour montrer à quel point le bonhomme ne se soucit que de lui et des ultra riches de Neuilly.
par fpnicolas le 29 janvier 2007 | Répondre à ce message
#03
La Face Karchée de Sarkozy
La saga Sarko est bien conduite et la critique acerbe quant à son obsession de la com. Je trouve dommage que l’allusion au sacre, style Napoléon, aurait mérité dêtre davantage précisé et approfondi. Le rêve éveillé de la droite est, en effet, de restaurer un régime autoritaire de type bonapartiste. Les rassemblements des godillots de l’UMP témoignent de cette tendance lourde dans l’électorat de droite tel que l’a décrit René Rémond, un historien.
par Guy le 22 décembre 2006 | Répondre à ce message
>03
La Face Karchée de Sarkozy
Je dois dire que c’est la première fois que j’entends comparer Sarkozy à Bonaparte mais maintenant que vous le dites, je trouve que Ségolène devrait porter un bonnet phrygien. Le deuxième tour de l’élection se résumerait alors à choisir entre 1789 et 1802...
par Un inconnu le 3 février 2007 | Répondre à ce message
>03
La Face Karchée de Sarkozy

Plus qu’à Bonaparte, c’est au Fouché de Stéphan Sweig que N.S. me fait penser. Une lecture salutaire me semble-til.

Quant à ce qu’est ou n’est pas la bande dessinée (voir débat plus haut), vaste question. En tous cas il me semble qu’un critique doit tenter de produire une conception personelle du media (plus qu’une défintion), et donc diviser. Si je trouve normal d’argumenter autour de différentes conceptions, je trouve toujours étrange qu’on attaque un critique parce qu’il tente de s’approprier cet objet.

par S. du aaablog le 3 février 2007 | Répondre à ce message
SITES OFFICIELS
BRÈVES
Communication réduite à Strasbourg ?
25 janvier 2010
Le département communication de l’École supérieure des Arts décoratifs de Strasbourg est actuellement menacé de voir ses effectifs réduits. Cette formation est une institution dans le domaine de la didactique visuelle mais surtout dans le domaine de l’illustration, et bénéficie d’une très bonne réputation auprès des professionnels et des éditeurs grâce à son ouverture d’esprit et à sa capacité à être toujours contemporaine et innovante.
Sous la direction de Claude Lapointe puis de Guillaume Dégé, l’atelier d’illustration a formé en près de quarante ans des personnalités majeures de l’illustration ou de la bande dessinée : Blutch, Marjane Satrapi, Lisa Mandel, Hélène Georges, Boulet, Béhé, Simon Hureau, Matthieu Sapin, Serge Bloch, Pierre Duba, Christophe Chabouté et bien d’autres.
Les réformes proposées par la direction risquent de la refermer sur elle-même et la fragiliser. Plus d’informations sur le site créé pour l’occasion.
Le compte est bon
29 décembre 2009
Comme chaque année, entre Noël et Jour de l’An, Gilles Ratier (secrétaire général de l’Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée) publie son rapport. Le verdict pour 2009, donc, est tombé : « une vitalité en trompe-l’œil ? »
Pour les amateurs de chiffres, entre le foie gras et les marrons glacés, l’ensemble du rapport est disponible sur le site de l’ACBD.
Hommage Anthume
7 décembre 2009
Du 8 Décembre 2009 au 27 Février 2010, la Médiathèque François-Mitterrand de Poitiers offre une « Carte blanche à Thierry Groensteen, une vie pour la bande dessinée ». En plus des deux expositions (dont une consacrée aux héros de la bande dessinée), seront proposées diverses animations et rencontres, sous la forme de tables rondes et de BD-Concerts. Le détail du programme se trouve sur le site de la Médiathèque.
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