Hebi-onna de Umezu Kazuo
Dans une langue exotique Publié chez Shôgakkan
Chroniqué par Xavier Guilbert en janvier 2007

Histoire de fêter dignement les cinquante ans de carrière de Umezu Kazuo, Shôgakkan s’est lancé en 2005 dans une grande opération de réédition de son œuvre, avec une série de volumes dont on suppose qu’elle sera intégrale, regroupés sous le titre de « Umezz Perfection ! ». Annoncée comme la « Sortie de la version ultime de l’horreur selon Umezu, le créateur de l’Horreur Japonaise », la collection compte actuellement treize volumes : Hebi-Onna, Negai, Mushi-tachi no Ie, Orochi (4 volumes), Kyôfu (deux volumes), Neko-me Kozô (deux volumes) et Chô ! Makoto-chan (deux volumes) — une sélection basée plus sur l’impact des œuvres que sur une approche chronologique. [1]
Publié dans la revue Shôjo Friend de Kôdansha, Hebi-onna est en effet le premier grand succès de l’auteur, et sert de point de départ à sa réputation horrifique. Revue pour les jeunes filles oblige, il propose ici un récit presque entièrement féminin, composé en trois parties : « Mama ga kowai », « Madara no Shôjo » et « Hebi-shôjo » (respectivement « Maman me fait peur », « La fille tachetée » et « La fille-serpent »). Si les deux premières parties sont liées par la petite Yumiko, personnage principal commun en plus de la femme-serpent du titre, le rôle de la troisième dans l’histoire globale mettra un peu plus de temps à se dessiner, mais complète et apporte une conclusion logique à ce recueil.

Bien sûr, on retrouve ici les ressorts de base du récit d’horreur : le jeu de l’anticipation et des effets d’annonce, alors que l’on retarde le plus possible le moment de la révélation ; la défection des adultes, au pire incrédules, au mieux inutiles ou absents ; ou encore les inévitables situations où le personnage principal se trouve acculé sans espoir de sortie.
Mais c’est surtout le thème de la transformation qui reste au centre des préoccupations de Umezu Kazuo, qu’elle soit physique ou morale — avec, en leitmotiv, cette fascination pour le monstre qui demeure en nous, et se révèle parfois. On se tournera d’ailleurs vers Negai et Mushi-tachi no Ie pour découvrir plus avant la palette du maitre — une palette riche et variée, plus intéressée par une « horreur psychologique » et l’exploration des recoins sombres de l’âme humaine, que par un étalage de gore (auquel il ne rechigne cependant pas à l’occasion). Il y a là des échos de l’œuvre d’Edogawa Rampô, autre maître du fantastique nippon.
Si c’est l’aspect horrifique qui prime dans Hebi-onna, Umezu Kazuo se fait un malin plaisir de le faire éclater dans le domaine de l’intime et du personnel. Choisissant comme personnages principaux des enfants (proies toutes désignées, innocents et impuissants sur le monde qui les entoure), il fait surgir le monstre dans la figure habituellement protectrice et nourricière de la mère — qui devient alors prédatrice et carnassière. Un thème que l’on retrouvera de loin en loin dans son œuvre, et en particulier dans le récit Hebi (dans le recueil Negai), qui reproduit quasiment à l’identique la structure de ce premier « Mama ga kowai ». [2]

Soigneusement construit et particulièrement efficace, Hebi-onna se montre aussi étonnamment moderne dans le dessin, pour un récit publié il y a plus de quarante ans. Contrairement au style que Umezu Kazuo emploiera par la suite (plus sombre, plus réaliste aussi), le trait est ici simple et lumineux, transcendant par son sens du cadrage et de la composition des poses parfois un rien statiques. Bien sûr, il faut remercier ici le choix d’une réédition en grand format (B5), qui, même si elle souffre d’un encrage un peu bouché sur quelques rares pages, [3] permet de redécouvrir véritablement son dessin, contrairement au format bunkô dans lequel se trouve la majeure partie de son œuvre jusque là disponible en librairie.
Si ce récit n’a aujourd’hui rien perdu de sa force évocative, c’est finalement dans le Japon qu’il décrit que l’on peut deviner son âge — un Japon de l’après-guerre, où l’on porte encore souvent le kimono, où il existe encore une campagne, domaine des petits villages et des histoires racontées au coin du feu par une grand-mère se souvenant de l’ère Meiji. Des histoires — forcément — à faire peur.

[1] Bien que Umezu Kazuo ait débuté sa carrière en 1955, Hebi-Onna et Kyôfu datent de 1966, Orochi de 1969 et Chô ! Makoto-chan de 1976. Quant aux deux recueils d’histoires courtes que sont Negai et Mushi-tachi no Ie, ils présentent des histoires publiées entre 1968 et 1992 pour la plus récente.

[2] On est d’ailleurs bien loin des yôkaï décrits par Mizuki Shigeru, qui partagent le monde avec les humains, dans une cohabitation plus ou moins harmonieuse. Dans l’œuvre de Umezu Kazuo, les monstres n’ont aucune intention de partager, ce sont des prédateurs sans pitié.

[3] Dont j’ignore s’il est le fait d’une reproduction approximative ou si le défaut est présent sur les originaux.

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