Hotel Koral de Anthony Pastor
En français Publié chez Editions de l’An 2
Chroniqué par Jessie Bi en avril 2008

Cela pourrait être en Floride, voire en Californie, mais c’est partout, c’est ailleurs, ce n’est pas aux Etats-Unis. Leur vision du monde a fait langage, est devenue exemplaire. La réalité n’est peut-être pas comme ça, mais décrite et articulée comme telle, elle le devient, en cette langue d’images que nous comprenons tous, faites de clichés d’une Amérique trop filmée, trop montrée, devenue paradigme, diluant dans un signifié lipidique, lieux, époques et actions.

Un peu comme dans Alphaville, le décor est familier, mais les mots disent d’autres choses, parlant de galaxie pour une ville, de voyages intersidéraux pour des trajets en auto, etc. Là aussi, il s’agirait moins d’un polar que de science-fiction. Uchronie, dystopie, seraient ici les formes d’anticipation. Le pays semblant familier est autre, il y a eu une guerre, des tortures à cacher, une reconstruction à promouvoir, et il pourrait être bien plus au sud [1] de la tropique qu’il semble parfois affleurer par les images.
Le titre évoque d’ailleurs moins le sud que l’ouest, [2] rendant plus insituable ce lieu où un règlement de compte s’actualisera peut-être à nouveau, tout en donnant par le mot Hôtel et ses vertus touristiques, un statut « post » quelque chose à ce qui fut : une industrie, une guerre, des gens, des actes, etc. Ces terres au soleil lourd du présent, sont touristiques et/ou en friches, les âmes qui y errent aussi.
Ce monde, états-unien dans son commerce et ce qu’il façonne, économiquement global et libéral par conséquent, est pourtant fermé, frontières bouclées par lui-même (p.39), asseyant son statut de pays distinct. Semblant sans histoire, il en a pourtant une avec un « H » majuscule, où le local est plus que national, quelque part dans/sous ce même, cet indistinct anhistorique des nouvelles fondations ou de la confusion amnésique des terrains vagues.

Qui cherchera ? Qui creusera dans cette terre souvenir ?
Une personne autre, à la fois par le sexe, l’âge et la classe sociale. Il faut être une femme, fille de la génération coupable, ayant pour laissez-passer [3] le nom ou la fortune de son père, qu’elle essaie d’assumer par la profession de journaliste. Marilyn Vargas porte en elle, dans le côtoiement de son prénom et de son patronyme, le passage et la fêlure, entre ce cliché anglo-saxon proposé comme la seule façon viable de vivre au futur, et ces racines hispaniques preuves d’un autre ancrage, où pour le moins d’un passé. [4]
De ce père devenu imparfait, de cette petite fille qu’elle n’est plus, de ces histoires semblant enfantines qu’il s’agit de comprendre, elle revient sur ce qui a eu lieu, dans ce théâtre sans mémoire visible qui doit moins son amnésie au bitume et au béton, qu’à cette quasi idéologie de la motivation touristique généralisée.

Mots trompe-l’œil et cosmétiques, ceux désignant « Hotel Koral » sont judicieux dans ce qu’ils veulent cacher et dire, de ce « H » majuscule se superposant à celui de l’Histoire effrayante par celui de l’hospitalité hôtelière, [5] à ce « Ko » (Knock-out, chaos) remplaçant le « cor » de « corral » (enclos) pour le rapprocher du « coral » (corail) des rivages turquoises. [6]
Il y a eu rassemblement dans un corral pour de grands massacres, il y a aujourd’hui rassemblement dans ce « Koral » pour de grands commerces. Dans les deux cas une foule bétail, qu’il fallait détruire avant pour sa dissidence/dissemblance, qu’il faut divertir aujourd’hui dans sa ressemblance, forte de sa victoire sur la vérité d’un passé.

Pour que celle-ci puisse éclater, surgir enfin peut-être, il faudrait trouver le témoin, l’ancienne victime. Marilyn trouve, mais à la folie du vieil homme se mêle celle de ce présent.
Victime, bourreau, et ce jeune motard d’origine chinoise [7] casqué en permanence, scellent leur destin quand elle dort, rendant inaudible ce qui aurait pu être dit, par le bruit définitif d’une arme à feu. Un règlement de compte semblant involontaire, faisant du bourreau une victime et donnant aux nouveaux bourreaux d’autres victimes potentielles.

Anthony Pastor signe une fois encore un livre remarquable, renouvelant l’étrangeté de ses images par des couleurs en accords parfaits avec l’acidité d’un récit se jouant d’une mythologie contemporaine et du cliché. Avec ses mots en périphérie des cases, comme un dispositif sonore englobant (surround), il renforce une narration attentive aux détails visuels, créant un univers déstabilisant par omniprésence du familier. Une œuvre intelligente et subtile, qui confirme la belle singularité du talent de son auteur.

[1] Chili, Argentine, Nicaragua par exemple.

[2] Aspect renforcé par la typographie.

[3] Ou liberté.

[4] Notons que le choix du prénom de Marilyn, ancre le personnage dans des clichés d’une autre époque (les années 50), qui accentuent l’autonomie du personnage (elle n’est pas une Marilyn) et l’uchronie du récit se déroulant dans des années 70.

[5] Un « H » qui persiste dans les initiales du bourreau et comme lettre unique qui le désignait auprès de ses victimes.

[6] Ce « Ko » est aussi, bien évidement, l’inversion du « OK » de Règlements de comptes à OK Corral, célèbre western de John Sturges datant de 1957.

[7] Venant de H.K. (Hong-Kong) forcément.

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