Il n’y ...
ou pourquoi j’aime la bande dessinée
Humeur de Jessie Bi en mai 2001

Certains Samedis, en soirée, Arte diffuse assez régulièrement dans l’émission Métropolis, des extraits d’un entretien « fleuve » avec le grand humaniste George Steiner. Si je vous en parle c’est que dans un de ces entretiens [1], Steiner évoque la différence fondamentale qui, pour lui, existe actuellement entre les sciences et la littérature. Les premières se situant dans le « il n’y a pas encore » et la seconde dans « il n’y aura plus de » et/ou « on ne peut plus faire comme ». [2]

Modestement, à mon humble échelle, j’ai profondément ressenti (intuitivement) cette dichotomie quand j’ai commencé à m’intéresser à la bande dessinée. Elle incarnait cette liberté du « il n’y a pas encore ». Cette expression semblait sa motivation, qu’accentuait l’irruption d’auteurs ce déclarant adulte et boutant la censure. Au début des années quatre-vingt ce n’était peut être plus qu’un mythe, mais cela en avait au moins le charme et la puissance qui peuvent attirer adolescents et pré-ados.
Les autres arts (littérature et peinture), ceux de l’éducation nationale, des dictionnaires et des journaux télévisés m’effrayaient par leur « Histoire » que je ne connaissais pas, que je devais (devoir à l’infinitif) connaître, et que je ne pouvais connaître par mon peu de présence sur la planète et le peu de temps qu’elle réserve à ceux momentanément éveillés sur sa face momentanément au soleil. Les reproches suivaient souvent, empêchant davantage toute approche. Finalement c’est par la bande dessinée en questions que je suis retourné, un peu plus tard, dans ces contrées culturelles « effrayantes », sans devoir(s) et surtout par plaisir.

Le « il n’y a pas encore » de Steiner, est entre promesse et certitude, entre futur possible et passé sans contrainte.
Son « il n’y aura plus de » et/ou « on ne peut plus faire comme » oscille entre le passé insurmontable et les règles trop strictes qui même dans la possibilité de leurs subversions surgissent à nouveau. Un point de non avancée, uniquement de retour, de retour sur sa matière, petit à petit dans un « auto-discours » se réduisant en spirale centripète, comme un vortex fabriquant l’oubli par surproduction de mémoire, une sorte de trou noir intarissable au centre de la galaxie culturelle.
La bande dessinée en bout du bras galactique (cet immense manège) avec son soleil de deuxième génération, offrait planètes (mangas, comics, ...) et satellites à l’exploration. Idéal donc ! Du neuf à l’infini !

La distinction de Steiner évoque aussi plus largement, celle faite entre arts et sciences. Je ne fais pas de différences (ou si peu) entre l’artiste et le scientifique. Tous deux cherchent, répondent à des questions. Les distinctions se feront ailleurs, dans leurs méthodes, dans la qualité de leurs travaux soumis à leur paire ou au public, dans leurs répercutions, etc. Ontologiquement ils ont la même démarche, la même quête. Leurs chemins se croisent souvent, leurs questions aussi.
Notre but de lecteurs (suivant des yeux et déchiffrant) est de les suivre de prêt sur les même chemins, fraîchement ouverts, en questionnement comme eux, à cause d’eux et avec eux ...

[1] Celui du samedi 31 mars 2001

[2] La différence que propose Steiner reste bien évidemment plus que discutable. La littérature est une matière, un genre dans l’art. C’est l’art et la science qu’il faudrait comparer, et là la distinction ne tiendrait plus. On pourrait aussi gloser sur les âges respectifs de la science et de la littérature. Quand commence celui de la science par exemple ? Au temps des grecs ? A la renaissance ? Etc.

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