Jacaranda de Shiriagari Kotobuki
En français Jacaranda, publié chez Milan (Kanko)
Dans une langue exotique Jacaranda, publié chez Seirinkogeisha
Chroniqué par Xavier Guilbert en mars 2006

Qui s’est retrouvé devant une émission télévisée Japonaise en conviendra sans hésiter — les Japonais ont un sens de l’humour bien à eux, pas toujours très intelligible pour un occidental. A titre d’exemple, un ami m’avait raconté cette « histoire drôle » :
« Pourquoi le singe est-il tombé de l’arbre ? Parce qu’il est mort. » (rires)
Et d’expliquer que ce qui était drôle, ici, c’était le caractère absurde de la chute, qui prenait l’interlocuteur par surprise. Et en effet, il faut bien reconnaître que c’est là le ressort le plus souvent utilisé dans les yon-koma manga, le strip humoristique à la japonaise (en quatre cases et une chute).
A la lumière de cette explication, il ne fait pas de doute que Jacaranda, dernière œuvre en date du prolifique Shiriagari Kotobuki, est un manga comique. [1] L’auteur reconnaît d’ailleurs que l’idée le poursuivait depuis longtemps, qu’il s’était peut-être laissé emporter en laissant ce simple gag enfler démesurément. Et à l’évidence, la prémice de ce récit est joyeusement absurde et surprenante :
« Comment Tokyo a-t-elle été détruite ? Un arbre géant y a poussé en une seule journée. »

Comme tout bon scénario catastrophe, le livre s’articule en trois parties : tout d’abord, les signes avant-coureurs que personne ne sait décrypter ; ensuite, alors que tout s’effondre et explose, les drames humains que l’on entrevoie, les petits moments de lâcheté et d’héroisme ; enfin, la rédemption en forme de conclusion, alors que le jour se lève et que les survivants découvrent que la tempête est passée et qu’il n’y a plus rien à craindre.
Si la majeure partie du livre est consacrée à des scènes de chaos et de destruction (dans un enchainement de circonstances pour le coup plausible et logique), c’est de loin la première partie qui demeure la plus intéressante dans son portrait sans concession de la société japonaise. Violence au quotidien, omniprésence de la télévision et de ses messages publicitaires, préoccupations consumméristes et cynisme ordinaire. A la lueur de cette vision plutôt désespérée, [2] on pourrait lire l’ensemble comme une parabole sur la revanche de la nature sur l’homme, soulignant combien la société actuelle s’attache à des choses finalement sans importance — au point qu’elle devient incapable de percevoir la catastrophe imminente.

Bavard et saturé de messages divers, le récit devient de plus en plus silencieux au fur et à mesure que Tokyo disparaît, alors que Shiriagari Kotobuki prend un malin plaisir à aligner les poncifs des films catastrophe, familles inquiètes et jeunes couples séparés, mais en leur donnant irrémédiablement une conclusion aussi fatale que violente, et faisant preuve d’une sorte d’acharnement systématique dans l’éradication de Tokyo — et de ses habitants. Un jeu de massacre que l’on pourrait qualifier de jubilatoire, s’il n’était aussi sombre.
Alors que la destruction atteint son paroxysme dans une nuit qui ne semble pas avoir de fin, le dessin (jusqu’alors très appliqué dans ses représentations de forêts de buildings) prend alors des allures de calligraphie libérée, presque abstraite — avant de revenir au calme pour une fin qui n’a rien d’une conclusion, mais seulement l’allure d’un répit.

On le répète, dans sa postface, [3] Shiriagari Kotobuki reconnaît avoir forcé peut-être un peu plus que nécessaire sur la longueur, emporté par l’enthousiasme. Prépublié dans AX, le récit se voit en effet ici complété de 75 pages pour culminer à plus de 300 (le tout dans édition reliée grand luxe).
Alors oui, on trouvera bien quelques longueurs dans la seconde partie, la surenchère répétée dans la pyrotechnie n’étant sans doute pas essentielle pour cette histoire. Mais reste ce portrait sans concession de la société Japonaise, qui confirme encore Shiriagari Kotobuki dans son statut d’auteur à part, porteur d’un regard inhabituel et rare dans le manga.

[1] Dans l’acceptation japonaise du terme, bien sûr.

[2] Qui, au passage, résonne étrangement avec le désir affirmé de l’auteur de vouloir témoigner sur son époque durant un entretien réalisé à Angoulême en début d’année — face à la bonhommie et l’enthousiasme de Shiriagari Kotobuki, on ne s’attendait pas à rencontrer une telle noirceur dans son regard sur ses contemporains.

[3] Où, par ailleurs, il s’excuse auprès du Jacaranda de lui avoir fait mauvaise presse. Pour note, le Jacaranda est un arbre originaire du Brésil, dont la taille peut atteindre cinquante mètres, et qui se couvre deux fois par an de fleurs violacées (qui lui valent son surnom de « flamboyant bleu »).

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