Jolies Ténèbres de Kerascoët & Fabien Vehlmann
En français Publié chez Dupuis
Chroniqué par Loïc Massaïa, Loleck en juillet 2009

Freaks à l’aquarelle, Comtesse de Ségur version gore, poésie morbide et légère comme certaines pièces de Poe ou de Baudelaire, ou encore variation brillante, dérangeante et léchée sur une vieille métaphore kafkaïenne — l’humanité insecte — Jolies Ténèbres est tout cela à la fois, et plus inclassable encore. On commence par suivre sans s’étonner les aventures un peu mièvres de cette faune de petits personnages charmants, qui vivent à hauteur de fleur. Grands yeux, couleurs gaies, amourettes champêtres, est-ce un petit peuple de lutins, une sorte de fantaisie béatrix-potterrienne qui nous emmène chez les fées ? Non : ces demoiselles aux robes colorées, ces princes lilliputiens, ces bambins aux joues roses rêvant sous les pétales habitent le cadavre d’une fillette, horriblement réaliste, abandonné dans un sous-bois où se déroule toute l’action.

Sitôt compris cet atroce précision, on plonge, fasciné, dans les batailles contre les moineaux, les jalousies, les goûters partagés, sans jamais oublier que ce parasol est l’ombre d’une botte, cette tonnelle un cartable renversé, ce refuge une orbite vide et gluante où grouillent les vers. La macabre féerie est si forte qu’on se moque bien d’abord de ne pas tout comprendre à l’histoire, et de ne pas suivre assez assidûment peut-être les aventures d’Aurore, double et réplique de la fillette morte, qui tente vainement d’organiser la vie de ce peuple enfantin et minuscule attaqué par la pluie, la disette, ou les animaux des champs. Peu à peu une cruauté insouciante gagne le récit, lorsque tel poupon joufflu est gobé par un oiseau et aussitôt oublié, ou lorsqu’une quelconque plante vénéneuse déforme de manière monstrueuse la main, puis le bras, puis le visage d’une fillette que les autres semblent ne pas même voir. On dégringole, comme happé par le tour de plus en plus morbide que prend le récit au fil de la rivalité entre Aurore et Zélie, petite princesse autoritaire et cruelle. Les petits cadavres s’accumulent au pied du grand corps enfantin qui au fil des saisons subit une décomposition méticuleusement retracée.

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Cauchemar (p.50)

Jusqu’au bout, la naïveté et la fraîcheur du dessin, la beauté des sous-bois, les jeux de lumière et de couleur contrastent avec la brutalité, la souffrance, la cruauté de chaque page. Et, lorsqu’Aurore parvient enfin à se débarrasser de l’insupportable rivale qui la persécutait, c’est en l’enfermant dans le poêle d’un cabanon où le seul humain vivant du récit travaille silencieusement à on ne sait quelle besogne patiente et minutieuse. On referme alors le livre, secoué, le cœur au bord des lèvres. La puissance de fascination du dessin, le mélange d’horreur et de voyeurisme qui maintient la tension le temps de la lecture, se dissipe peu à peu. On reprend le livre, en commençant à comprendre qu’on n’a rien compris. On relit, en détail. On perçoit alors l’ensemble des fils laissés flottants par les auteurs, les pistes non élucidées, les à-côtés pas éclaircis. La force de Jolies Ténèbres tient à ce mystère entretenu, cette situation d’autant plus horrible qu’elle est sans queue ni tête, sans explication, petite histoire morbide et innocente promenée sous nos yeux d’un air négligent, masquant ses propres racines. Pourquoi cette gamine est-elle morte ? Que sont vraiment ces gosses capricieux et moqueurs de quelques centimètres de haut, qui jouent et meurent dans les feuilles pourrissantes ? Qui est ce grand barbu mystérieux qui trouble le grouillement du petit peuple dans les dernières planches du récit ? Et surtout, surtout, comment est-il possible que ces questions n’aient aucune importance, que l’histoire puisse se dérouler en les laissant là, concentrée sur autre chose, négligeant ce scandale absolu de l’inexplicable, et lui superposant ses images terribles et riantes ?

Jolies Ténèbres est une danse macabre, un amusement sur la mort, où se glisse peut-être une hypothèse charmante et cauchemardesque sur la naissance du petit peuple. Si les lutins, les fées, les farfadets sont bien les anciens peuples, morts, enterrés, et vivant désormais leur existence microscopique et souterraine, [1] alors la longue cohorte de Faërie vient de se voir doter d’une tribu supplémentaire, aussi équivoque et dérangeante que les plus talentueux de ses aînés.

[Loleck]

L’album débute par une réception. La petite Aurore accueille Hector, un jeune garçon costumé comme une prince de conte de fée. Mais les échanges de courtoisie et les yeux doux fleur-bleue virent au cauchemar lorsque tout autour d’eux commence à dégouliner de façon répugnante, parois comme plafonds. Rapidement isolée, Aurore trouve une échappatoire : elle passe par un trou béant, se retrouvant alors à l’extérieur et sous la pluie, elle s’aperçoit horrifiée qu’elle vient de sortir de la narine d’une fillette morte, au beau milieu d’une forêt. On découvre alors que tout un tas de petits êtres s’échappent des divers orifices de la défunte...

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Une fois ces six pages de présentations passées, on se retrouve face à la page-titre. Étonnant de prime abord, mais il faut avouer que le soin apporté à l’objet dénote une réelle envie de faire un livre qui change un poil du format standard, ou tout du moins un peu plus luxueux : 96 pages au lieu de 46, jaquette plastifiée, page-titre posée en cour de récit, couverture sous-jaquette particulièrement travaillée au niveau de la maquette... Les efforts fournis par Dupuis surprennent, tant ils ne nous ont pas habitués à un tel travail sur l’objet. A croire que le responsable éditorial a réellement cru aux chances de Jolies Ténèbres, [2] mais bien entendu les noms des Kerascoët et de Vehlmann ne sont plus inconnus désormais. [3] Notons également l’aspect gentiment racoleur de la couverture-jaquette, qui malgré d’évidentes qualités, semble destinée à susciter l’excitation des pupilles plutôt que d’être en totale adéquation avec la démarche des auteurs. [4] Bien évidemment, la notoriété présumé des auteurs n’a que peu de valeur d’un point de vue marketing, et la préférence pour un tel visuel est une nouvelle preuve de la frilosité d’éditeurs évaluant le facteur risque de façon excessive, voire complètement erronée et limite absurde. En cela nous préférerons nettement la couverture sous-jaquette modernisant les anciens livres de contes, [5] conceptuellement plus en accord avec l’intérieur de l’album. Cette démarche éditoriale prise entre deux feux (entre désir marchand et volonté de faire un livre beau et différent), correspond pourtant d’une certaine façon au concept antagoniste qui apparaît tout au long de l’album :
Là où Tim Burton s’évertue à nous donner du conte simpliste, voire niais, ornementés d’éléments gentiment sinistres, Marie Pommepuy et Fabien Vehlmann nous proposent de véritables atrocités vécues par des personnages d’une naïveté enfantine, contées sur un ton léger et avec un graphisme qui allie lui aussi aspect plutôt mignon et réalisme le plus glauque : Jolies Ténèbres a tout du vrai conte macabre... Le terme « conte macabre » relève de l’oxymore, effet de style assumé par le titre « Jolies ténèbres », oxymore également.

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Puisqu’un oxymore met côte-à-côte deux mots ayant des sens opposés, aboutissant à une image contradictoire dans le but de créer une nouvelle réalité poétique, on ne peut plus réellement parler d’opposition, de contraste ou de contre-pied. Je parlerais alors de contrepoint (au sens musical du terme) puisqu’il s’agit plutôt de prendre deux choses différentes pour aller dans un même sens.
Le concept contrapuntique, qui prend donc sa source dans l’idée originale, se retrouve (comme nous l’avons vu) dans la réalisation de l’objet lui-même, mais également dans l’œuvre en tant que telle. De nombreux points peuvent effectivement être mis en avant :

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- Le graphisme d’abord, qui fait donc cohabiter style mignon aux codes simplistes (enfantins diront certains) et dessins réalistes à l’aspect parfois brutal ;
- Teintes par moment très colorées en opposition aux tonalités unies et sombres de certaines pages ;
- La civilisation créée par les personnages, par rapport à l’univers sauvage dans lequel ils habitent ;
- Le corps de la morte, inerte, face à la vie qui s’agite tout autour d’elle ;
- Une grande histoire globale construite en petites scénettes ;
- Le ton de l’album qui oscille entre naïveté et cruauté pure ;
- Superficialité des personnages, et gravité thématique ;
- Monde des enfants face à celui des adultes ;
- Univers de l’imaginaire confronté à la réalité.
La sensation étrange qui accompagne la lecture est renforcée par le parti-pris des auteurs de garder une interprétation libre sur beaucoup d’éléments du récit. [6]

Avec la conceptualisation en contrepoint — ou en album-oxymore — et la liberté d’interprétation proposée, l’ambition des auteurs est d’obtenir un ton original et étonnant qui interpelle, de véhiculer divers sentiments qui s’affrontent, se mêlent et se superposent, permettant également au lecteur de s’approprier le récit, ce qui ferait de ce livre une œuvre rare, voire unique... Mais à trop chercher la conceptualisation on tombe facilement dans la systématisation, au risque de ne susciter aucune réalité émotionnelle : lorsqu’on veut faire ressentir des émotions de lecture, il faut parvenir à faire pénétrer le lecteur dans l’histoire, mais faute à un découpage en petites scénettes d’une ou deux pages, on n’a pas le temps d’entrer dans une situation, de s’intéresser aux événements, de connaître les personnages, que l’on passe déjà à une autre scène aussi furtive que la précédente. Le récit parvient à une meilleure continuité sur les dernières pages, mais un peu tard pour nous faire réellement éprouver quoi que ce soit de fort. L’expérience narrative est pourtant intéressante, car de la superposition d’historiettes découle une accumulation d’événements qui permettent d’instaurer un contexte, de narrer un univers plutôt qu’une histoire... On peut donc trouver dans Jolies ténèbres un vrai plaisir intellectuel, une délectation formelle, mais pour un livre qui semble destiné à susciter des émotions, le lecteur est trop mis à distance, se retrouvant devant une série d’anecdotes plutôt que face à un véritable récit, atténuant l’intérêt porté aux multiples personnages et à ce qui leur arrive, étouffant ainsi le sentiment de malaise que devraient susciter les multiples contrepoints utilisés, notamment le glauque et la cruauté face à l’innocence enfantine...

[Loïc Massaïa]

[1] On pense à Apollinaire, et à son premier recueil, L’Enchanteur pourrissant, dans lequel Apollinaire donne la parole à Merlin que Viviane a piégé sous son buisson à Brocéliande : incapable de mourir, mais incapable de se libérer, l’enchanteur pourrit lentement en adressant sa complainte aux animaux de la forêt, tandis que la fée cruelle danse sur sa tombe. La première édition de L’Enchanteur pourrissant, en 1909, était illustrée par des gravures d’André Derain ; l’une d’elles représente justement la danse de la fée nue sous les frondaisons, tandis qu’au premier plan, sous la terre, le squelette de Merlin achève de se décomposer...

[2] Ce qui pose la question : « croient-ils réellement dans le reste de leurs bouquins ? »

[3] Les premiers étant les co-auteurs de Miss Pas-Touche, certainement la série qui à connu le plus de succès dans la collection de Dargaud « Poisson Pilote » depuis bien longtemps. Le second n’étant ni plus ni moins le scénariste montant du moment, prochain repreneur notamment de la franchise Spirou et Fantasio.

[4] L’idée purement française qu’un bon livre doit forcément être luxueux est particulièrement révélateur du statisme des éditeurs... En cette période de crise et de frilosité du porte-monnaie, éditer un album onéreux — aussi luxueux soit-il — pour le mettre en avant peut apparaître comme un contre-sens...

[5] L’aspect « conte » se trouvant renforcé par la représentation de l’héroïne coiffée d’un manteau en peau de souris, rappelant de façon évidente Peau d’Âne.

[6] Mon interprétation serait celle-ci : Nous avons la jeune fille à l’œil solitaire, la géante affamée, la petite répugnante réfugiée dans les orifices putréfiés de la morte... Il semblerait que lesdits petits êtres soient en fait la représentation des différentes parties de la personnalité de la petite fille : Plim serait ainsi le côté serviable (on apprendra par la suite que cette serviabilité peut être aussi de la manipulation visant à obtenir ce qu’on désire), Thimothée, timide et à l’œil unique, serait la représentation de l’angoisse du regard de l’autre, la géante la gourmandise, Jane (la seule adulte) la part « femme » : belle, solitaire et pleine d’assurance. Zélie quant à elle pourrait être vue comme le schéma « Droits Personnels Exagérés/Grandeur » en psychologie cognitive (schéma que l’on peut rapprocher de l’égocentrisme enfantin), Aurore serait plutôt la représentation « princesse de conte de fée, bonne et altruiste » d’elle-même (la morte s’appelle aussi Aurore si l’on en croit le nom inscrit sur son cahier d’école) qui apprendra la cruauté — d’abord celle des autres, et puis la sienne — au fil de ses expériences, comme si l’entrée dans le monde adulte, la réalité, ne pouvait se faire sans violence...

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3 RÉACTIONS
#01
Jolies Ténèbres

Je n’ai pas encore lu l’album, mais je viens de le dénicher dans ma médiathèque, et j’avoue que l’objet en soit et son éffeuillage rapide m’ont beaucoup interpellé. Je ne m’attendais pas à voir "Dupuis" écrit en bas de couverture non plus, mais m’attendais plus à une signature américaine. Belle maquette en effet, et sujet très intéressant. On dirait dores et déjà un album "culte". (?)

Merci pour cet excellent "papier" en tous cas.

par hectorvadair le 20 août 2009 | Répondre à ce message
#02
Jolies Ténèbres
Bonjour Loïc, j’aime bien l’interprétation que vous donnez de l’histoire dans les notes, cela semble logique et je n’y aurais pas pensé. Pourquoi d’ailleurs ne pas l’intégrer au texte ? Bel article, en tout cas. Pour ma part, le découpage en scénettes de l’album ne m’a pas du tout dérangé, et ne m’a pas non plus empêché de m’attacher au personnage d’Aurore ou à d’autres, comme celle qui a la main qui gonfle, la pauvre !
par Julie D le 12 janvier 2010 | Répondre à ce message
>02
Jolies Ténèbres
Merci pour le commentaire. pour ce qui est de mon interprétation, je n’ai pas voulu l’intégrer directement au texte car je ne voulais pas "forcer" le lecteur à lire une interprétation qui m’est propre. Si je l’ai mise quand même en note, c’est parce que je me disais que ça pouvait éventuellement intéresser certaines personnes. Content que ce soit le cas.
par Loïc Massaïa le 12 janvier 2010 | Répondre à ce message
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