Le Journal d’un Loser de Ambre & Lionel Tran
En français Publié chez 6 pieds sous terre
Chroniqué par Jessie Bi en janvier 2001

Ce livre n’est pas un journal intime, il est plutôt la chronique (lyonnaise) d’une génération, celle qui, il y a une dizaine d’années, était qualifiée de « bof » ou de « X ».
Pourtant il ne s’agissait que d’une génération mélancolique, dénotant seulement face à celle de ses parents ayant connu eux, les golden sixties, mai 68, l’avant-73, etc.
Une mélancolie de ne pas avoir vécu ça, de ne pas pouvoir en vivre l’équivalent [1], de n’avoir connu que la crise et de n’être que des enfants du rock [2].
Quand ces « X » et ces « bofs » ont eu l’âge où leurs parents voyaient les utopies de leur enfance dans les champs du possible (conquête de l’espace, voyages supersoniques, etc.), ils n’y voyaient plus qu’un vaste « no utopia » (militaires dans l’espace, pollution de la couche d’ozone, etc ...).
Leur rêves de base : être « cosmonaute », être une « rock star ».
Aujourd’hui ils sont plus proches de l’âge de ceux qui marchaient sur la lune que de leurs 20 ans, et ils ont dépassé celui des musiciens et chanteurs des disques qui les ont enchantés dans leur adolescence. Et puis la place du rock à l’heure du Rap ou de la techno n’est plus la même, et ça n’arrange pas la mélancolie (qui devient XXL).

Le livre est aussi traversé par un libraire/petit éditeur, dont les difficultés émergent et resurgissent constamment. En impasse, apparaissant seul, il incarne la peur de l’échec pour tous.
Ce libraire est d’une génération intermédiaire, entre la leur et celle de leurs parents. Il a donc aussi incarné un espoir, une indépendance. Pris pour exemple en espérance, il se retrouve quand tout va mal, automatiquement dans le rôle de l’espoir déçu, du loser.
Cette logique fataliste les paralyse alors davantage.
Ils ont trente ans et plus ou vont les avoir, et ils continuent à vivre en apparence comme il y a dix ou 15 ans [3]. Pourtant ils ont grandi, mûri, ou autre qualificatif de cet ordre. Une soirée magnétoscope, par exemple, ne se fait plus autour d’un film « interdit aux moins de » (en étant gore ou X justement) mais autour de Lynch, Bergman, Scorcese, Tarkovski.
Comme un cercle vicieux, cette intelligence les rend encore plus « bof », encore plus « X ».
Le seul défaut de ce livre est son titre. Il introduit l’idée d’un journal intime noir comme du Dostoievski.
Pourtant on est loin de tout ça. Par sa forme à deux voix, il se rapproche même plus du Journal d’un album de Dupuy et Berberian que du Journal de Fabrice Néaud.

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Lionel Tran (scénario) et Ambre (scénario et dessin) ont écrit un livre sombre, aux gris denses dans la forme comme dans le fond, dont ils nous comptent la genèse tout en portraiturant leur entourage et eux-mêmes.
De part cette densité, on peut se demander si le genre du Journal, c’est-à-dire une chronique précise au jour le jour [4] est possible en bande dessinée ? Car la flèche du temps va vite et il faut avoir la rapidité de l’écriture (ou de la photo, de la vidéo) pour pouvoir la saisir dans son envol.
Et le travail de Néaud et ici d’Ambre ont tous les deux en commun l’utilisation d’un dessin très travaillé, qui implique un re-travail sur ce qui a été saisi par la mémoire (et/ou des techniques d’enregistrement légères), mais aussi un retard sur le temps (les temps) que l’on veut/voulait chroniquer.
En fait c’est par cette distance [5] que le genre du journal a un intérêt. C’est par elle qu’émerge/émergera un pan de la singularité de la bande dessinée, et le journal d’un loser y contribue largement.

[1] En apparence, i.e. comme en témoignent les photos et les films.

[2] Cela implique de l’apprendre, de connaître son histoire, alors que leurs parents l’ont inventé de toutes pièces. Un comble.

[3] D’où le terme très con « d’adulescent » récemment utilisé par certains médias.

[4] Tran et Ambre cultivent justement dans ce livre, l’imprécis et une certaine atemporalité. Les jours rapportés sont notés « un jour », « un autre jour ». Il n’y a aucune date précise d’inscrite.

[5] Et puis la distance dans l’écriture, la photo, la vidéo existe aussi. Elle est dans le choix des mots, du cadrage, etc.

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