La Ligue des Gentlemen Extraordinaires de Alan Moore & Kevin O’Neil
En français La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, publié chez Editions USA
En anglais The League of Extraordinary Gentlemen, publié chez DC Comics
Chroniqué par Jessie Bi en juillet 1999

Et voilà ! Alan Moore interroge en toute transversalité les mythes de la littérature populaire fondée au XIXe siècle. Miss Murray, bien protégée par son foulard autour du cou, est chargée par un certain Bond/Campion (lui-même envoyé par Mycroft Holmes) de ramener Alan Quatermain, le Docteur Jeckyll et l’homme invisible avec l’aide du capitaine Nemo, pour pouvoir récupérer la cavorite (une substance annihilant la gravité), dérobée — on suppose — par un seigneur de la guerre chinois dont on ignore encore le nom à l’heure de cette mise à jour [1].

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Impossible à toi ami lecteur lectrice mon amour de ne pas connaître tous ces noms. S’ils n’ont pas hanté tes lectures, ils ont au moins décillé tes yeux scrutateurs de films. Moore lui aussi est bien connu. O’Neil l’est peut-être un peu moins, mais sache qu’il a commis entre autres Marshall Law il y a une dizaine d’années. Ici, sur cette histoire, les deux artistes sont au diapason. Quand l’un propose toute cette gentilhommerie, l’autre offre des décors dignes des cités obscures, mais avec de l’humour en plus qui permet d’apercevoir par exemple, une guillotine géante sur les toits de Paris ?

Ce binôme de choc ne fait pas pour autant dans le clin d’œil facile du genre postmoderne référentiel. Non. Moore comprend ces personnages et remplit leurs zones d’ombre biographiques, qui pouvaient être après le mot fin d’un livre relatant leurs aventures, ou entre deux chapitres, ou entre deux phrases, etc. On retrouve donc des personnages imaginaires aux prises dans des combats plus intimes qu’exotiques ou fantastiques, avec la drogue (Quatermain), le sexe (L’homme invisible (qui n’est pas mort dans le Sussex)), au temps qui passe (Quatermain, Dupin,..), etc.
Moore respecte aussi les chronologies réelles et littéraires de ce XIXe se finissant (nous sommes en été 1898 ap. J.C. ou 7 ans après la mort de Sherlock Holmes). Si Dupin est très vieux, c’est parce que le double assassinat de la rue Morgue a eu lieu vers 1841. Par contre, ce qui est littérairement arrivé à Miss Murray ou à Hawley Griffin (l’homme invisible) se situe bien dans les années 1890. La chronologie de Moore étant vraiment très pointue, la vielle prostituée (mais plus jeune que Dupin) que Hyde tue à Paris, n’est autre que la Nana du roman homonyme de Zola.

Là où un auteur classique s’amuserait à expliquer le réel par la fiction, Moore rend réel la fiction en l’expliquant et l’enrichissant par la fiction qui lui était contemporaine (réel littéraire) avec un zeste de réel (historique). Quand Bond explique les dangers qui guettent l’empire britannique il évoque par exemple Robur le conquérant, mais aussi le Capitaine Mors, pirate des airs allemand, pays bien réellement considéré comme une menace pour l’Angleterre colonialiste.
Uchronie ? Distopie ? Tous ces néologismes et d’autres encore qui parcourent ce que certains nomment la littérature de l’imaginaire sont ici possibles. Le plus grand moment de cet épisode est celui mettant en scène la capture de l’homme invisible. Comme le Gygès de la Republique de Platon, l’homme invisible de la monarchie de la reine Victoria devient hors la loi de la justice pourtant aveugle. Tant que pas vu, pas pris ! Le génie de Moore est de rendre cet homme invisible, d’une opacité évidente à la lumière de l’hystérie féminine, elle-même à l’origine de la psychanalyse par les problèmes de fond(ement) qu’elle soulève (et ici littéralement chez Moore et O’Neil !).
En apparence (i.e. dans le décorum) Quatermain ressemble soudainement à un Freud. L’homme invisible à la fois rêve/cauchemar et Esprit saint/démon des jeunes filles sera dévoilé par un voile de peinture par Mina plus femme que femme car mordue au cou par le plus homme des hommes. Comme un gentilhomme extraordinaire, elle trouve rationnellement la parade à cette parade (amoureuse ?). Toute cette scène se déroule dans un institut (du Nord de Londres) pour jeunes filles de la haute, appelé malicieusement Schadenfreude. Cerise sur le gâteau, l’architecture de l’école s’inspire et outrage irréligieusement (mais avec bonheur) les allures architecturales de la Vienne 1900 (ville freudienne fin de siècle attendant l’apocalypse, c’est bien connu).

Cette ligue des gentilshommes extraordinaires où une femme semble l’héroïne principale, est un peu une version des Watchmen au XIXe siècle. De Quatermain à Mycroft tous sont tombés dans le domaine public. Ici pas de création ex-nihilo nécessaire, car pas de tractations infernales pour droit de manipulation et/ou de copyright [2].
O’Neil n’a pas non plus le dessin hiératique de Gibbons, l’humour est donc possible. Disons-le clairement, cette « Justice League of Great Britain » est une compréhension exemplaire et immensément talentueuse de la bande dessinée dans sa relation/son héritage avec les mythes de la littérature populaire.

[1] Mais si c’était Fu Manchu cela ne m’étonnerait pas.

[2] Au début du XXe siècle, Leblanc père d’Arsène Lupin avait eu un procès avec Conan Doyle pour avoir voulu confronter Sherlock Holmes détective de génie à son cambrioleur de génie. Leblanc évita toute complication en appelant son détective aussi perspicace que son modèle, Herlock Sholmes. Mais ici, pas de problème pour Alan Moore. Liberté totale dont nous profitons jouissivement.

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1 RÉACTION
#01
La Ligue des Gentlemen Extraordinaires

Hum, si je me souviens bien, le nom de Sherlock Holmes n’apparaît jamais dans la première série, de même que M n’est jamais appelé par le nom de Moriarty. Le Docteur est bel et bien inspiré de Fu Manchu, qui n’est pas tombé dans le domaine public non plus.

Comme ça fait longtemps que je n’ai pas lu la première série de la Ligue, il est possible que je me trompe, mais en tout cas, ça mérite une petite vérification.

Sinon, très bon article !

par Un inconnu le 27 mars 2007 | Répondre à ce message
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