Le Livre le plus génial que j’ai jamais lu… de Christian Voltz
En français Publié chez Pastel
Chroniqué par Jessie Bi en janvier 2009

Il y a l’auteur et il y a son lecteur ; et chacun donne une valeur à cette œuvre qui les réunit par les temps successifs qu’ils passent l’un à la produire, l’autre à la décrypter. Dans notre société, le premier prime sur l’autre dans le sens où, suivant le vieil adage, « l’art est difficile » et qu’à la valeur de cette difficulté s’oppose celle moindre de la prétendue facilité de lecture. Même si certains auteurs comme Borges reconnaissent au lecteur un rôle tout aussi important voire plus ; [1] au sens commun, la réception (ici lire) reste d’une valeur moindre que celle d’émettre (créer). L’un est en amont proche de ce ciel d’où tout semble possible, l’autre en aval, proche du niveau zéro de cette bordure marquant le vide océanique d’une quotidienneté imparable.

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Face à ce sens commun où le droit de l’auteur ne se résumerait qu’à celui d’un péagiste inventeur [2] de contrées imaginaires divertissantes, où le touriste/lecteur s’oublie autrement que par l’alcool, les drogues et les anxiolytiques ; il y a l’intelligence et l’humour expliquant ce cercle vertueux auteur/lecteur, qui sait que l’on ne peut être le premier qu’avant d’avoir été le second, et qu’il y a un pourquoi du passage de l’un à l’autre qui ne se réduit pas à un don ou à une capacité physique exceptionnelle.

Lire, relire et ce demander « pourquoi j’aime ? » serait le sésame. Christian Voltz affirme « Le livre le plus génial que j’ai jamais lu... » pour en faire tout un programme. Il appose un lecteur lambda sur la couverture qui s’interroge comme le lecteur ayant en main ce livre sur l’étrangeté de ce titre. Quel livre est génial ? Celui-ci ou un autre déjà lu par l’auteur ?
Les pages se tournent et le lecteur lambda dessiné affirme la matérialité du livre en nos mains, en commentant avec impatience ce qui en fait le générique, allant du nom de l’auteur (« Connais pas... ») aux dédicaces et copyright (« Bla bla bla... Purée ! Ca commence ou quoi ? »). Le récit lui-même débute par « Il était une fois », comme il se doit dans un livre dit pour enfant. Au milieu d’un combat entre une jeune héroïne et un féroce pirate, ce lecteur bavard semble avoir disparu d’images Voltziennes en techniques mixtes colorées qui soudain nous absorbent et ne font pas place au dessin. Mais la page se tourne et il est à nouveau là, dans l’entre-deux scènes d’un entre-deux pages, devenant détestable dans sa monochromie et son impatience, comme ces personnes au cinéma faisant tout haut, sans s’entendre paraît-il, le commentaire du film projeté.
Comme pour les provoquer le récit multiplie alors progressivement la surenchère, les incohérences, le pédagogisme, la mièvrerie, l’imprécision et l’inachèvement. Entre « ce qu’il ne faut pas faire » et « le comment c’est fait », le récit devient plaisant à nous lecteurs parce qu’il sort de ses gonds ce « lecteur grognon » que l’on aurait pu être et que nous sommes tous parfois.
Mais en même temps qu’il râle comme convenu, il est petit à petit devenu le héros du lecteur comme de l’auteur, et ce qui n’était qu’un dessin devient un personnage Voltzien, fait d’objets inutiles pour prendre une vie colorée où il épouse l’héroïne pour affirmer en happy end : « C’est vraiment le livre le plus génial que j’ai jamais lu ! »

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La beauté du livre est de dire pourquoi il ne pouvait pas aimer et comment il ne pouvait qu’adorer. Solitaire dans le monde, ne s’identifiant pas, ne pouvant être raconté, « le lecteur grognon » ne pouvait trouver ce livre génial. Sans cette vie interne, parallèle, montrant qui plus est ses entrailles et son artificialité, il lui disait à chaque page qu’il était à peine moins que mort, une ébauche tout au plus, prisonnier de fausses attentes et d’attentes attendues. Mais s’en faisant le commentaire, désignant ses désirs et préoccupations il en fait le héros qui s’arme pour affronter le niveau zéro et en faire tout une histoire.
Ces temps successifs de la création et de la lecture ne sont donc rien sans celui du récit lui-même qui se met en phase avec celui intime que l’on vit et qui est création permanente. Une diégèse qui innerve et qui structure par ce qu’elle questionne ou affirme, où nous sommes tous lecteurs, tous créateurs car tous créatures. Les nuances tiendraient alors à un questionnement et aux réponses dont on se contente. Un livre forcément génial donc, qui, au-delà du livre dans le livre évident à tous, parle de ce génie qu’est la lecture, en proposant un comment et un pourquoi.

[1] A la manière, si l’on veut, de ce que Marcel Duchamp signifiait avec son regardeur.

[2] Au sens que donne l’archéologie à ce mot.

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