Luxe inutile
Humeur de Jean-Noël Lafargue en May 2006

Dans le numéro 7 de la revue Critix (1998), Jacques Klompkès, ami de Raymond Macherot, expliquait son indignation devant la piètre qualité d’édition des Aventures de Chlorophyle et Minimum par les éditions du Lombard, dans leur célèbre «série verte» de la toute fin des années 1970 — réédition de récits publiés vingt ans plus tôt dans Le Journal de Tintin puis en album aux mêmes éditions du Lombard. Il faisait remarquer qu’un «malfaisant tâcheron» (le mot est de lui) avait saccagé l’œuvre de Macherot : les phylactères avaient été redessinés et devenaient illisibles, le trait était épais et mou, des détails perdus, les couleurs changées et noircies et, pour tout arranger, les dialogues contenaient ça et là des onomatopées en flamand («Vroem», «Tsjle»...). L’album semblait avoir été entièrement refait, peut-être décalqué ? On imaginait mal ce qui avait pu conduire à un tel résultat.

JPEG - 266.3 kb
Version Originale

Beaucoup se sont réjouis d’apprendre que les éditions du Lombard [1] allaient pour l’occasion rééditer Chlorophylle contre les rats noirs dans la collection «Millésimes», dédiée à rendre hommage à 12 des personnages [2] qui ont fait la renommée de l’éditeur. L’album contient trois récits qui avaient originellement été publiés séparément : «Chlorophylle contre les rats noirs», «Chlorophylle et les conspirateurs» et enfin «Pas de salami pour Célimène». Il est à noter qu’un recueil contenant ces trois mêmes titres avait déjà été édité en 1993.
Le Lombard parle de cet album comme d’une «somptueuse réédition, fidèle au format d’époque». La tournure est intéressante : l’album n’est pas un fac-simile, c’est son format qui est conforme à l’original — enfin, ses dimensions horizontale et verticale, car l’épaisseur de l’album est en revanche très différente : forcément puisque l’album contient trois récits longs au lieu d’un seul. [3] Le format est le même donc, et la couverture est belle et chamarrée, promettant de nous faire oublier l’affreuse «série verte» dont il est question plus haut.

JPEG - 266.6 kb
Version «série verte»

Las, le cahier intérieur est pourtant bien celui de la «série verte», avec ses récitatifs tronqués, ses phylactères illisibles, son trait mou, ses couleurs baveuses et ses onomatopées néérlandophones.
Vous avez bien lu : cette édition «de luxe» est une abomination sans équivalent et on se demande qui Le Lombard méprise le plus — l’œuvre, l’auteur, ou bien le lecteur.

On le sait, Raymond Macherot a plus de quatre-vingt ans, il a connu de graves ennuis de santé et se considère comme auteur à la retraite depuis le milieu des années 1980. Il semble d’ailleurs presque considérer le monde de la bande dessinée avec une pointe de répugnance, comme s’il s’agissait d’une espèce de mauvais souvenir. On ne peut donc pas compter sur lui pour surveiller attentivement la juste mise en valeur de son œuvre.
Récemment, un éditeur spécialisé, Golden Creek Studio, a proposé au public «un tirage de tête» plutôt réussi de Chlorophylle et les rats noirs. L’album est hors de prix, et son format, respectueux de celui des planches originales, en fait bel objet pour collectionneurs mais n’a pas d’intérêt véritable pour les lecteurs. Quand donc pourrons-nous, malheureux lecteurs, lire les premiers albums de Raymond Macherot dans des conditions normales ?

Sur le site des éditions du Lombard, un petit «rédactionnel» [4] enfonce le clou en nous expliquant qu’il ne faut pas prendre l’œuvre de Macherot au premier degré, qu’il parle de souris, de rats et de loutres mais que c’est pour mieux nous parler, je vous le donne en mille, de l’homme. Nous voilà édifiés. Mieux encore, l’article nous dit : «Cette somptueuse réédition, fidèle au format d’époque, nous permet de retrouver plusieurs histoires du petit lérot, loin de ses champs, sur l’île de Coquefredouille sur laquelle ils restera de longues années, pour le plus grand plaisir des lecteurs du journal Tintin».
Pour ceux qui ne sont pas familiers des aventures de Chlorophylle et Minimum, précisons que les trois récits réunis dans le recueil sont justement ceux qui ne se passent pas sur l’Île de Coquefredouille. D’où la question cruciale : y a-t’il encore quelqu’un aux éditions du Lombard qui lit les albums des éditions du Lombard ? On en doute ...

[1] Qui célèbrent actuellement leurs soixante ans d’existence.

[2] Eh oui, des personnages, et non des auteurs, c’est bien ce qui est écrit.

[3] «Ca ne peut pas être des fac-similes puisqu’il y a plusieurs albums réunis» explique Yves Sente, directeur éditorial au Lombard, dans Canal BD — Avril/Mai 2006.

[4] Nom que l’on donne en communication à un texte destiné à meubler une mise en page publicitaire.

L'article a bien été envoyé.

Cet outil sert à faire suivre à destination d'un tiers un lien vers cet article sur notre site. Le courrier vous sera automatiquement envoyé en copie. du9 ne garde aucune trace de cet envoi.

adresse e-mail du destinatairevotre adresse e-mail
message [200 signes maximum]votre nom
   
13 RÉACTIONS
#01
Luxe inutile

absolument d’accord sur tous les points.

l’oeuvre de macherot est si mal éditée par le lombard que c’en est gênant. malheureusement, il semble que la grogne des lecteurs soit copieusement ignorée des éditeurs.

le fait que malgré le massacre, on puisse toujours lire une bonne histoire démontre le talent de raconteur de macherot, mais il est injuste que l’on ne puisse mieux apprécier macherot le dessinateur, au trait si vif et puissant.

c’est à croire que l’on attend la mort de macherot pour remettre convenablement son travail à l’honneur?

est-il si compliqué, en 2006, de faire de simple fac-similés des pages parues à l’époque dans tintin? il est difficile de croire que les responsables du lombard soient incompétents à ce point, mais les faits ne trompent pas...

je pourrais en rajouter, mais j’en viendrais à redire exactement ce qui est dit ici.

par david t le 5 May 2006 | Répondre à ce message
>01
Luxe inutile
Ces éditions millésime sont une honte.
- couleurs fadasses et inégales.
- pages non massicotées.
- irrespect du travail de Macherot
- une puanteur indesciptible se dégage des albums
- prix élevé
- papier de très mauvaise qualité
- noirs pâles (de basiques scans)
- mauvaise reliure (cahiers à des niveaux différents) UN VRAI SCANDALE ! Quand on pense que le Lombard n’édite plus depuis des lustres Chlorophylle ... Là c’est le coup de grâce.
par Un inconnu le 8 May 2006 | Répondre à ce message
#02
Luxe inutile

Hélas, quelle importance puisque tous les tirages se sont vendus comme des petits pains ?

Pour pouvoir faire pression sur les Lombard il aurait fallut des tonnes d’invendus... et même si beaucoup d’amateurs respectueux de l’oeuvre ont fait l’impasse sur ce Macherot (et sur l’ensemble de l’édition anniversaire du Lombard), ce n’est hélas pas le cas !

par Nobody le 8 May 2006 | Répondre à ce message
>02
Luxe inutile
Dans ma fnac, ces albums étaient sous cellophane : impossible de voir l’intérieur.
par Keynes le survivant le 9 May 2006 | Répondre à ce message
#03
Luxe inutile

Le cas de cette réédition de Chlorophylle n’est qu’un exemple parmi tant d’autres de l’incompétence crasse des grosses maisons historiques de la bande dessinée belge lorsqu’il s’agit de rééditer ses classiques. Je me suis surpris récemment à comparer l’édition originale d’un album de Tintin ("Au pays de l’Or noir") avec la dernière édition. On peut constater une déperdition à tous points de vue : format, reliure, pelliculage de la couverture, couleur et qualité du papier jusqu’à la quatrième de couverture présentant les autres titres de la série. Le magnifique dessin original d’Hergé où l’on pouvait voir les objets emblématiques qui ont marqués les aventures précédentes cèdent la place à la reproduction des couvertures. Ajoutons à cela une typo moche à souhait et par dessus tout cette ineptie qui consiste à numéroter les livres, histoire de bien frustrer le collectionneur qui ne peut aligner maniaquement dans ça bibliothèque chaque livre dans l’ordre croissant. Et pour le coup, on peut lui fourguer ces monstruosités que sont le n°1 et 24 (horribles reformatages de "Tintin au Pays des Soviets" et de "Tintin et l’Alph Art").

Cela dit Casterman à au moins le mérite de ne pas faire du faux vieux lorsqu’il édite des fac-similés des éditions originales au contraire du Lombard et de Dupuis avec ses rééditions de Gaston Lagaffe. D’autre part, la déperdition subie par les ouvrages au fur et à mesure des rééditions n’est pas le seul apanage de Casterman ou Lombard, Dupuis n’est pas en reste. Par exemple, la collection "Tout Jijé". Les histoires déjà parues en album sont reproduites telles quelles. Pour ce qui est des récits qui n’ont étés publiés que dans "Spirou", on a droit à de mauvaises reproductions des pages du journal. Le bon sens aurait voulu que l’on opte intégralement pour la reproduction des pages qui furent publiées dans "Spirou" ou que - le cas échéant - tout soit recolorié (avec soin). On pourrait aussi gloser sur les pages de gardes des albums Dupuis qui présentaient chacunes un dessin original (celles de Franquin pour "Spirou et Fantasio" notamment étaient mémorables). Ces pages de gardes ont depuis plus de vingt ans étées uniformisées pour tous les albums d’une même série. Mais il y a bien pire. Dans le sannées 50 et 60, les histoires de Spirou et Fantasio paraissaient à raison de deux planches. une pages de trois strips en couverture de "Spirou" et une page de quatre strips en page deux. Mais pour ce qui est des albums (les ouvrages de "luxe" aux éditions Rombaldi y compris), on a remonté les planches à raison de 4 strips par page si bien que ce que l’on peut voir dans l’album ne correspond en rien à la mise en page initiale de Franquin.

J’en reste là mais on pourrait multiplier à l’envie les exemples de ce type. Ceci démontre bien que les grands éditeurs historiques n’ont que mépris pour leurs lecteurs et qu’ils se moquent bien de respecter le patrimoine dont ils sont les héritiers.

Plus généralement ceci met, une fois de plus, en lumière le fait que la bande dessinée se soucie fort peu de sa propre Histoire.

>03
Luxe inutile

il me semble que le cas macherot dépasse en ineptie toute cette litanie déjà déplorable, puisque c’est le contenu du livre lui-même qui est corrompu. le dessin, la calligraphie, les couleurs, tout a été refait sans art par quelque tâcheron.

de mauvaises reproductions du journal tintin auraient été préférable à ceci... ce qui en soi est un comble! mais à tout le moins, l’oeuvre conserverait son intégrité.

effectivement, le cas des spirou "remontés" est un exemple assez intéressant car généralement méconnu. lorsque je lis ces albums, je dois compter mentalement les strips pour retrouver les chutes originales, qui ajoutent beaucoup de rythme à la lecture. une édition restituant cette mise en page (à la rigueur, on pourrait en profiter pour incorporer le reste des pages 1 du journal) ne serait pas du luxe. malgré tout, ces albums ont marqué les esprits dans leur forme actuelle, ce qui montre que, même remontée, l’oeuvre de franquin tient la route. et à tout le moins, l’oeuvre n’a pas été corrompue ou charcutée comme l’a été celle de macherot.

par david t le 9 May 2006 | Répondre à ce message
>03
Luxe inutile

Dans le même ordre d’idées, Marsu Productions vient de resortir "Le Nid des Marsupilami" en grand format noir et blanc. C’est très cher, la maquette est quelconque (je suis gentil) et, pour changer un peu, on a pas profité de l’occasion pour rétablir la mise en page initiale de 3 + 4 strips

...

par Un inconnu le 23 May 2006 | Répondre à ce message
#04
Luxe inutile

Moi qui voulais découvrir la série Chlorophylle avec cette série, et bien je crois que c’est râpé !

Le Lombard m’a dit qu’il comptait rééditer toute la série l’année prochaine. Ne pensez-vous qu’il faudrait leur envoyer un mail pour expliquer ce qui ne va pas ? Sinon, on va encore avoir droit à cette satanée collection verte !!

par Jul le 11 May 2006 | Répondre à ce message
#05
Luxe inutile
Merci pour ces précisions. Grand fan de Chlorophylle, j’avais effectivement constaté sur les albums "verts" certains défauts - pas au point tout de même de gâcher mon plaisir (j’étais jeune à l’époque !). Ces défauts me semblent par contre difficilement acceptables s’agissant de "fac-similé". Du coup, je me contenterai de mes albums verts ...
par fred le 23 May 2006 | Répondre à ce message
#06
Respectez Macherot!!!!
J’arrive bien tardivement pour réagir à cet article, plus de 2 ans après la publication de cet article. J’ai été renvoyé en fait à cet article en faisant des recherches sur wikipedia. Nous sommes le 11/11/2008 et j’ai appris par hasard le décès du grand Raymond Macherot par un magazine trouvé dans le TGV! J’approche de la quarantaine et j’ai découvert Chlorophylle en 1978 avec la fameuse collection verte, si décriée. Plus tard, dans les années 1990, je suis devenu collectionneur mais déjà, à l’époque, les éditions originales (les 3 premiers albums surtout) étaient très chers. Je n’ai donc jamais vraiment pu effectuer une comparaison. Pourtant, je constate avec les reproductions fournies ici qu’il y a indéniablement eu "du travail mal torché". Quel dommage! J’ai eu connaissance de cette réédition de 2006 qui ne m’a pas tenté à l’époque. J’ai lu que les éditions DUPUIS et DU LOMBARD étaient en train de se rapprocher pour nous offrir une réédition intégrale de l’oeuvre de Raymond Macherot à la hauteur de son talent...souhaitons que pour une fois, ce soit vrai... Je regrette amèrement pour ma part que certaines planches inédites n’aient jamais donné lieu à un album, comme certaines de Pantoufle publiées dans Spirou à la fin des années 1960...
par RIVERSIDE le 11 November 2008 | Répondre à ce message
#07
Luxe inutile
Grand admirateur de Chlorophylle depuis mon enfance grâce à la série verte, je viens de découvrir qu’elle avait mauvaise réputation alors que je voulais justement la collectionner! Merci à Jean-Noël Lafargue pour son article convaincant sur la mesquinerie des Editions du Lombard. Cependant... 1-La collection verte a permis une très large diffusion des aventures de Chlorophylle et a fait le bonheur de nombreux enfants, 2-Ces albums valent actuellement entre 20 et 30 euros contre 120 euros minimum pour une édition originale! 3-Quand on est un bédéphile amateur comme moi, la mauvaise qualité de cette édition n’est pas flagrante. Tout cela me laisse perplexe.
par François le 23 April 2009 | Répondre à ce message
>07
Luxe inutile
J’ai pour ma part découvert Chlorophylle dans le journal Tintin dans les années 80. D’après mes souvenirs et les scans que je vois ici, il s’agissait de la version "série verte" qui était (re?)publiée. Est-on sûr que cette nouvelle version (peut-être inférieure, je n’en disconviens pas) n’est pas de Macherot?
par Olivier Northern Son le 1 February 2010 | Répondre à ce message
>07
Luxe inutile
J’aime Macherot et je viens enfin d’acheter un original de "pas de salami pour célimène" (quand même 90 euros ...état bon, au moins les couleurs intérieures!) Il n’y a pas photo : je vais mettre ma série verte à la poubelle. N’hésitez pas : mieux vaut 1 chlorophylle original, que toute la série verte. Et quel plaisir de tourner les pages et admirer des couleurs éclatantes avec des fleurs enfin visibles, des détails lisibles (boulangerie.... Cyprien Laverdure...) Bref, je suis aux anges car je vois du vrai Macherot. Christian
par nezdecirque le 11 November 2010 | Répondre à ce message
BRÈVES
D’ici de là-bas
25 janvier 2012
A l’occasion de l’édition 2012 du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, ARGH Association et Entre les cases proposent l’exposition « D’ici de là-bas », qui propose une géographie de la bande dessinée à hauteur d’artiste. Le commissariat en est assuré par Pierre-Laurent Daures (copinage inside). Rendez-vous est donné au 18 boulevard Pasteur (face au Pavillon Jeunes Talents) à Angoulême, du 26 au 29 janvier.
Neuf
4 décembre 2011
Ami lecteur, lectrice mon Amour, l’occasion était trop belle. Non seulement du9 s’apprête à faire peau neuve, mais voici que Cornélius (ami et admiré de longue date) vient d’installer ses nouveaux bureaux non loin d’Upian, notre habilleur officiel. Alors, histoire de fêter l’événement sous le regard bienveillant des deux parrains, sept auteurs viennent s’illustrer du 9 au 30 décembre prochains sur les murs de la galerie Since (211 rue Saint-Maur, Paris Xe) : Ludovic Debeurme, Nadja Fejto, Grégory Mardon, Fanny Michaelis, Hugues Micol, Giacomo Nanni, Benoît Preteseille — dignes représentants de cette nouvelle bande dessinée que Cornélius s’attache à découvrir et à faire connaître. Vernissage prévu le 9 décembre à 19h.
Tirer un trait/Tisser des liens
4 novembre 2011
Du 16 au 18 novembre 2011, le groupe de recherche sur la bande dessinée ACME organise le colloque international « Figures indépendantes de la bande dessinée mondiale : tirer un trait/tisser des liens », qui se tiendra à l’université de Liège (Place du XX août 7, 4000 Liège). Les trois journées de réflexion porteront sur les aspects historiques, thématiques et économiques des structures éditoriales qui relèvent ou se réclament entre autres dénominations de « l’indépendance ». Programme détaillé des interventions ici.
ABONNEZ-VOUS !
Vous êtes abonné !
NOUVEAUTÉS
ARTICLES LES PLUS LUS
DERNIÈRES RÉACTIONS
Une selection de fin d’année a du sens à partir du moment où l’on connait la personne (physique ou (...)
Article intéressant, qui reprend certains arguments valables pour expliquer le graphisme dans les mangas (forme des (...)
D’autres que moi, plus au courant, apporteront des précisions, mais je crois avoir entendu évoqué à (...)