
Ce livre est à la fois un travail en cours, un projet incongru de la fin du XIXe siècle et une trace qui s’arrête là. A la fois donc, un présent, un futur et un passé, le tout en un objet étrange, très rare en bande dessinée qui, à ma connaissance, n’a pour précédent que l’Alph’Art d’Hergé.
Ce genre de livre ne satisfera ni l’obsédé du divertissement, ni le collectionneur de reliques ou de séries. Par contre il sera source de nombreuses questions à tout amateur du neuvième art s’intéressant à sa forme, son histoire, sa légitimité, sa conservation, sa restauration, etc.
Le vrai coauteur car inventeur (au sens archéologique) de ce livre, est Thierry Groensteen, qui après avoir trouvé une lettre de Caran d’Ache proposant au Figaro un projet de 300 pages sous la forme d’une bande dessinée muette (Caran D’Ache disait roman dessiné), réussie à reconnaître l’ébauche de ce projet dans un carnet de croquis acquis par le CNBDI. Cette trouvaille presque rocambolesque, est expliquée dans une intéressante préface dont on regrette qu’elle ne soit pas plus longue ni plus analytique.
On regrettera aussi l’absence d’un dossier un peu plus illustré sur Caran d’Ache, sa vie, mais surtout et plus précisément sur sa façon de procéder, de donner des exemples de maquettes et de mise en page de ses autres livres, des revues où il travaillait, etc. Cela aurait fourni de précieux renseignements au lecteur pour percevoir la démarche plus générale de Caran d’Ache et compléter celle particulière de Maestro. La personne qui voudra en savoir plus sera obligée d’aller dans les bibliothèques ce qui au final n’est peut être pas un mal.
Sur les 360 pages en projet seules 120 ont été récupérées. Les pages manquantes sont bien indiquées tout au long de la lecture. Certaines pages sont achevées mais le plus souvent elles sont à l’état d’ébauche. Rien n’indiquait le numéro des pages, l’ordre en a été déduit d’après les dessins et ce que Caran d’Ache avait évoqué de l’histoire. Rien ne permet de dire non plus si la mise en page aurait été la même que celle proposée.
L’édition du CNBDI prend intelligemment en compte tous ces paramètres de restitution de l’histoire, dans un format que l’on suppose proche des croquis retrouvés ou des éditions de cette époque.
L’histoire est celle d’un enfant pauvre mais jouant si précocement et merveilleusement de la musique, qu’il en deviendra musicien officiel du despote éclairé local s’ennuyant évidemment à mourir. Maestro devait raconter plus précisément les rivalités occasionnées par l’arrivée du jeune garçon mais aussi, son éducation. Mais là de nombreuses pages manquent.
Devenu adulte le musicien s’ennuie, il veut voir le monde et s’enfuit de sa cage dorée. L’histoire s’arrête quand arrivé dans une auberge, il loue une chambre et s’endort pendant que des brigands s’apprêtent à le dépouiller. Le pire c’est que cette dernière image dans un rapport noir et blanc tranché et économe comme du Frank Miller nous laisse encore plus sur la faim (une faim sans fin et une fin sans fin).
Devenu adulte, le petit musicien ressemble au roi du roi et l’oiseau mais rasé de bien plus près. L’analogie avec le dessin animé peut même être poussée plus loin car Caran d’Ache témoigne d’un sens du mouvement et du gestuel vraiment étonnants. L’écart entre le jeune musicien et cet adulte pédant et un peu adipeux n’est pas expliqué.
Tous ces manques, ce côté préparatoire, sont le plus fascinant du livre. Thierry Groensteen a proposé que des auteurs contemporains comblent dans un esprit quelque peu OuBaPien ces blancs du récit. Un peu comme les restaurateurs qui suggèrent la continuité d’une fresque, d’un vase ou d’un tableau par des pointillés de pigments, en toute réversibilité.
Espérons qu’il sera entendu.
Figure emblématique du New Yorker (auquel il collabora pendant presque soixante ans), Saul Steinberg est un génie déterminant de l’illustration et du dessin. Evénement rarissime, la rétrospective itinérante Saul Steinberg : Illuminations prend résidence du 6 Mai au 27 Juillet dans les murs de la fondation Henri Cartier-Bresson, à Paris. L’occasion de (re)découvrir toute l’étendue d’un talent multiforme.
L’édition 2008 de Périscopages (« septièmes rencontres de la bande dessinée d’auteur et de l’édition indépendante ») se tiendra à Rennes du 16 Mai au 8 Juin 2008. Invités de marque au programme, Benoît Jacques, Nylso, Alice Lorenzi, le collectif Misma et Vincent Fortemps qui auront tous droit à une exposition et des rencontres — ces dernières s’inscrivant dans le cadre des deuxièmes assises de la bande dessinée indépendante, entre le 4 et 7 Juin.
Montrée à plusieurs reprises dans des festivals prestigieux, la superproduction des Requins Marteaux Entre 4 planches est désormais visible sur Internet. Un récit doublé d’une fable sociale, tour à tour poignant, haletant et inquiétant dans les coulisses de l’industrie de la bande dessinée, un monde décidément sans pitié. Quand le septième art rencontre le neuvième, ou l’inverse.