Le Masque et la Plume
Dossier de Appollo en février 2001

Cette dernière décennie aura connu l’explosion d’un genre mineur jusque là en bande dessinée : l’autobiographie. Largement popularisée par L’Association et les éditeurs dits « indépendants » comme Ego comme X, l’autobio dessinée nous aura été servie à toutes les sauces, avec de véritables réussites comme celles de JC Menu, Dupuy et Berberian, ou, dans un genre parent, Guy Delisle. On imagine que dans un désir de reconnaissance du 9eme art, le genre de l’autobiographie permettait de recentrer la bande dessinée sur l’auteur, sur l’artiste, et donc sur le réel. Parler de soi, c’est parler des autres, mais aussi parler de son art, le légitimer.
Evidemment, comme dans tous les effets de mode, le lecteur est un peu arrivé à saturation, d’autant que tous nos diaristes n’ont pas eu le talent d’un Baudoin. Dans le même temps, la bande dessinée en s’affirmant adulte et moderne, ne pouvait se contenter de l’être uniquement par le biais du récit du quotidien, sauf à s’enfermer dans un nouveau ghetto, certes plus sérieux que celui qui lui était dévolu traditionnellement, mais tout de même un peu étroit.
Il semble bien qu’une nouvelle voie apparaisse, explorée par la fine fleur de la jeune-garde bédéiste française, celle de l’auto-fiction. Car coup sur coup, 3 des auteurs les plus hype de la bande dessinée hexagonale — Blutch, Sfar et Blain — se sont lancés dans un exercice nouveau, celui de l’autobiographie travestie, du portait par la fiction.

Reprenant le format imposé de son journal, Fluide Glacial, Blutch s’est lancé dans une série de récits courts, à vocation humoristique, en noir et blanc, relatant les déboires d’un stupide et arrogant illustrateur parisien de l’entre-deux-guerres. Chaque histoire, véritable petite bombe au vitriol, peint tous les défauts d’un univers clos, sclérosant, celui des dessinateurs de presse des années folles. Le héros insupportable s’appelle Blotch, le journal où il officie se nomme Fluide Glacial, et chaque acteur de cette méchante comédie humaine a le nom d’une signature du vrai Fluide.
On pourrait croire à une sorte de vaste private joke de la part de Blutch envers ses camarades de classe — et ce serait bien dans l’esprit du journal, qui a toujours joué sur cette connivence — mais la lecture des mésaventures de ce double cauchemardesque et grotesque s’avère vite aller bien plus loin que le simple clin d’oeil potache, et si l’on rit toujours, ce n’est pas tant par plaisir de voir caricaturées les moeurs d’une autre époque mais bien par peur de devoir pleurer devant la justesse du propos, devant une telle clairvoyance face aux pires démons qui peuvent habiter notre propre mesquinerie.
Finalement, Blutch et son mauvais génie Blotch racontent autant nos pauvres prétentions et frustrations que l’histoire d’un sale type victime de la mauvaise farce de la vie. Blutch parle de lui — de nous donc, que l’on soit dessinateur ou pas importe peu — mais par l’habile truchement d’une méchante marionnette qui nous fait rire.

Cette fausse biographie, ce vrai autoportrait, on pourrait le retrouver dans le grand projet de Joann Sfar qui s’est mis en tête de raconter, tout à fait librement, la vie du peintre Pascin, dans la France du début du siècle, en compagnie de ses amis Chagall et Soutine. Si Blutch exorcisait sa propre peur de soi avec son alter ego inventé, Sfar semble vouloir retrouver ses obsessions d’artiste, d’homme, dans cette vie — pas si imaginaire que ça, puisque Sfar connaît très bien son sujet — d’artiste un peu maudit. Pascin, double de Sfar ? Oui, sans doute, puisque tous les thèmes récurrents de l’oeuvre déjà abondante de l’auteur de bande dessinée - le rapport aux femmes, au sexe, au dessin - se retrouvent dans Pascin.
La très grande liberté que s’accorde Sfar avec l’histoire officielle est toute la marge qu’il s’octroie pour finalement faire son autobiographie. Dans un étrange rapport à la fois modeste, parce que c’est aussi une déclaration d’amour pour le vrai Pascin, et mégalomaniaque, puisqu’il se projette littéralement dans cette icône, Sfar s’offre la possibilité de parler en toute liberté de l’art, de son propre rapport au monde, mais aussi du fantasme d’une époque révolue où Paris était le cadre d’un monde magique, plein de prostituées au grand coeur, de petites frappes, d’apaches et d’artistes géniaux mais maudits.
Comme Blutch, Sfar réinvente un univers de Cinéma ou de Littérature, faisant ainsi se rejoindre les exigences du récit-confession — presque psychanalytique — et celles de la fiction la plus romanesque, rattrapant de manière inédite les univers de la bande dessinée tels qu’on les connaît depuis Hergé.

Et finalement, c’est le dernier venu, Blain qui va peut-être complètement résoudre l’insoluble équation réunissant l’autobiographie au propos « adulte » et la fiction narrative qui est la marque de fabrique de la bande dessinée depuis au moins un demi-siècle, et peut-être depuis que le roman a cessé de s’y intéresser vraiment.
La comparaison avec le roman n’est pas si idiote : on se souvient que le roman « moderne » était né dans une oeuvre d’aventure maritime, celle de Defoë racontant la vie de naufragé de Robinson Crusoë. Blain va reprendre ce décor maritime du 18eme siècle dans Isaac le Pirate pour son héros, peintre de marine qui découvre le monde. Nous sommes de nouveau dans le récit d’aventures, et lequel ! Pirates, îles lointaines, rivages inexplorés, mais aussi bas-fonds de capitales européennes, avec au centre des préoccupations du héros et de sa compagne restée à quai, la peinture et les livres.
Univers romanesque certes, mais questionnement artistique aussi, puisque Isaac le peintre évolue dans un décor d’illustrations exotiques telles qu’on les découvre dans les livres de voyage du siècle des Lumières. Ainsi donc, ce qui intéresse Blain, ce n’est pas la reconstitution historique, mais la rencontre avec un univers artistique : pirates pour le roman et végétation improbable pour le dessin. Comment, dès lors, ne pas voir encore une fois, dans cette figure de peintre de marine, un double de l’auteur, lui-même illustrateur de marine pour des carnets de voyage qu’il a publiés avant de se lancer dans la bande dessinée.

On peut donc lire ces superbes albums comme autant de tentatives réussies de parler de soi, mais aussi, et c’est l’aspect le plus moderne, de parler de la bande dessinée comme d’un art narratif prodigieusement riche. Blutch, Blain et Sfar n’ont pas renié les potentialités du récit, même celui d’aventures, qui ont fait le succès populaire de la bande dessinée, mais ils ont su y ajouter leurs propres interrogations, sur l’amour — trois héros amoureux — sur leur art — trois héros dessinateurs — et finalement sur la vie.
Et l’auto-fiction serait donc ce bâtard qui réunirait les qualités de l’introspection, du questionnement de soi, et celles du récit, celui qui nous emporte paradoxalement loin de soi. On peut espérer que ce beau bâtard ait une longue lignée.

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1 RÉACTION
#01
L’autofiction batard de la putain autobiographie
Comme le dit très justement l’auteur de cet « article » l’autobiographie est bel et bien un genre mineur qui n’a de hâte, j’ajouterais, de mépriser toutes les autres narrations pour justifier de son rang d’enfant pauvre. Les éditeurs indépendants ne mangent pas tous à ce râtelier fort heureusement et certain d’entre eux se navrent de l’engouement que suscite le récit obscène d’existences aussi pathétiques que triviales. Grâce au soutien bienveillant de journaleux parisiens, les petits tracas d’enfants gâtés en mal de Staline deviennent des tranches de vie « boulversifiantes ». Pire, des ouvrages aussi controversés (par des réfugiés Nord Coréen notamment) que celui de Guy Delisle sur la Corée du Nord sont considérés comme de « véritables réussites » par ce que, dans le fond, ils bénéficient de l’estampillage « Association ». Parler de soi c’est aussi faire l’aveu de son manque d’imagination et a fortiori de son manque de talent et de le légitimer. Heureusement, le lecteur commence enfin à saturer et se souvient qu’entre la pudeur des récits de Will Eisner et les histoires de petits vieux pervers façon Baudoin, il y a un gouffre insondable. A en croire des plumes très sérieuses, la BD est devenue « adulte et moderne » ce qui implique à l’évidence qu’il eut existé une ère où la BD était tout entièrement « adolescente et archaïque » en dépit de génies tels que Munoz, Schultz, Kirby, Battaglia... Mieux ! Grande révolution que voilà, des empêcheurs de tourner en rond auraient inventé « l’auto-fiction ». Ces auteurs très « hype », c’est-à-dire très gauche caviar, ont découverts qu’on pouvait parlé de soi-même à travers une fiction ! Incroyable non ? Cette connerie tellement énorme mérite t’elle que l’on cite le nombre incalculable d’autofictions faites du temps où la BD était « adolescente et archaïque » ? Bon je vous donne un exemple ou deux : « Mort Cinder » de Breccia ou « Corto » de Pratt. Ah mais voilà, c’est pas pareil ! Y a quand même une différence, et de taille ! Hugo Pratt a dessiné les aventures de Corto Maltesse qui sont entre autre chose des « autofictions » alors que les productions de Sfar ne sont jamais qu’une « autofiction ». Reprenons cette petite citation que Pierre Desproges aimait tant énoncer avant d’avoir la mauvaise de mourir : « La culture c’est comme la confiture, moins on en a, plus on l’étale ! ». Joan Sfar n’a pas beaucoup de confiture et c’est sans doute pour cette raison qu’il l’étale chaque semaine dans « Charlie Hebdo » et qu’il justifie le moindre graphitouillage de citations et d’honorables référents. Pour une fois tous le monde est d’accord, Sfar est un mégalomane nourri par la contemplation des stéréotypes qu’il accouche : prostituées au grand coeur, artistes géniaux mais maudits (sic)... Je pourrais presque en rester là sauf qu’à la fin de la chronique dont je me plais à tordre le cou, on peut lire que le roman ne s’intéresse plus vraiment à la fiction narrative. Belle connerie ! Il existe bel et bien un roman nourri de fiction, bien plus moderne que les pseudos catharsis de commissaire d’exposition en rut (Catherine M). Oui mais voilà, tous ce qui appartient au policier, au fantastique ou à l’humour a été banni de la littérature soit disant moderne. Le roman vit toujours mais il n’est plus français, en tous cas pas souvent. C’est grâce à la bande dessinée que survit quelque part la tradition romanesque française. Il y a cinquante ans à Saint Germain des Près, c’est vrai, un bigleux et son asperge décrétaient la fin du roman du haut de leur suffisance. Dans le même élan, il fut de bon goût d’annoncer la fin de l’histoire, puis de faire table rase du passé. Depuis un 11 septembre, l’histoire s’est rappelée à l’humanité. Si Christophe Blain s’était un peu plus intéressé à l’histoire, il aurait découvert que la vie d’authentiques pirates tels que Montalban ou l’Olonais était bien plus riche que les clichés Hollywoodiens de son Isaac. L’autofiction est un bâtard accouché par la putain autobiographie. Elle aguiche le bourgeois en quête d’encanaillement et le fait voyager dans des bordels plus sordides qu’exotiques. Quand aux maquereaux et autres Ténardiers du neuvième art je reste aussi dubitatif que Valjean à l’évocation de leur sensibilité. Bises. Pierre-Yves Marteau Saladin
BRÈVES
D’ici de là-bas
25 janvier 2012
A l’occasion de l’édition 2012 du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, ARGH Association et Entre les cases proposent l’exposition « D’ici de là-bas », qui propose une géographie de la bande dessinée à hauteur d’artiste. Le commissariat en est assuré par Pierre-Laurent Daures (copinage inside). Rendez-vous est donné au 18 boulevard Pasteur (face au Pavillon Jeunes Talents) à Angoulême, du 26 au 29 janvier.
Neuf
4 décembre 2011
Ami lecteur, lectrice mon Amour, l’occasion était trop belle. Non seulement du9 s’apprête à faire peau neuve, mais voici que Cornélius (ami et admiré de longue date) vient d’installer ses nouveaux bureaux non loin d’Upian, notre habilleur officiel. Alors, histoire de fêter l’événement sous le regard bienveillant des deux parrains, sept auteurs viennent s’illustrer du 9 au 30 décembre prochains sur les murs de la galerie Since (211 rue Saint-Maur, Paris Xe) : Ludovic Debeurme, Nadja Fejto, Grégory Mardon, Fanny Michaelis, Hugues Micol, Giacomo Nanni, Benoît Preteseille — dignes représentants de cette nouvelle bande dessinée que Cornélius s’attache à découvrir et à faire connaître. Vernissage prévu le 9 décembre à 19h.
Tirer un trait/Tisser des liens
4 novembre 2011
Du 16 au 18 novembre 2011, le groupe de recherche sur la bande dessinée ACME organise le colloque international « Figures indépendantes de la bande dessinée mondiale : tirer un trait/tisser des liens », qui se tiendra à l’université de Liège (Place du XX août 7, 4000 Liège). Les trois journées de réflexion porteront sur les aspects historiques, thématiques et économiques des structures éditoriales qui relèvent ou se réclament entre autres dénominations de « l’indépendance ». Programme détaillé des interventions ici.
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