Mes meilleurs Jésus de Andreas Kündig
En français Publié chez Editions FLBLB
Chroniqué par Gabriel Umstätter en décembre 2006
Griffonnages

A première vue, rien de plus éloigné d’un journal intime que ce livre : un recueil de dessins d’humour, prépubliés pour partie dans la presse ; pas de bande dessinée non plus : un suite de dessins légendés autonomes, formant chacun un petit monde clos sur lui-même. Et pourtant ce sont de bien curieux dessins de presse : peu d’allusion à l’actualité, d’anecdote ou de vaudeville, ni caricature ni parodie ; un humour tirant vers l’absurde, mais sans le systématisme d’un Kamagurka.

Et d’abord, s’agit-il vraiment d’humour ? Tous les dessins ne sont pas drôles : certains sont plutôt une représentation frappante (comprendre aussi violente) d’une émotion. Souvent, il s’agit d’une idée incidente, intempestive, menée à son terme avec un sérieux imperturbable. Quelque chose de l’ordre de l’Einfall, ces idées soudaines qui nous viennent au quotidien, dans un temps mort ou à la faveur d’une inattention, à la fois enchanteresses par leur pittoresque et perturbantes par leur inadéquation à la situation courante.

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Il faudrait plutôt parler de Witz, ce cousin germain de l’humour, tel qu’il était conçu au XVIIIème siècle en Allemagne : une capacité à faire des associations surprenantes, synthétisées dans une forme brève et ramassée. L’un des champions de cette forme d’esprit, à caractère cognitif au moins autant que distrayant, était Georg Christoph Lichtenberg (1742-1799), qui présente bien des traits communs avec notre auteur. Tous deux s’illustrent de préférence dans les formes courtes, conçoivent des inventions dignes du Catalogue d’objets introuvables de Carelman (le fameux « couteau sans lame auquel manque le manche » de Lichtenberg) et produisent des objets littéraires ou graphiques non identifiés, qui ont une forme d’affirmation générale, mais sans le côté péremptoire de la maxime ou de l’aphorisme.

En somme, des notes hétérogènes, réunies sans souci de progression ou de cohésion thématique (de simples « cahiers de griffonnage » (Sudelbücher) pour l’un, le projet de « faire beaucoup de dessins assez rapidement, et d’en jeter le moins possible, au prix d’âpres discussions avec l’éditeur » pour l’autre) ; d’apparence immédiate, jetée, mais d’une immédiateté très travaillée, dépouillée de toute hésitation ou digression, sous une forme concise et merveilleusement synthétique.

On n’a donc pas là un journal au sens classique, tissé d’anecdotes à caractère personnel, mais la constellation de ces disparates finit par construire un univers très personnel, ou plutôt une sorte de paysage mental. Les dessins d’Andreas Kündig sont à la fois pudiques dans leur forme (des généralisations délestées de leur poids d’anecdote, servies par un dessin parfois narquois, mais toujours simplifié et fonctionnel) et impudiques dans les mécanismes mentaux qu’ils traduisent : émotions ou pensées parfois pénibles, raisonnements sur le quotidien le plus trivial poussés avec obstination jusqu’à la déraison ; plus généralement, de l’ordre de ces incongruités de la pensée qu’on préfère d’ordinaire garder pour soi, en raison de leur caractère saugrenu ou de leur irrécupérabilité pratique.

Comme Lichtenberg, Kündig me semble être à la fois un scientifique et un poète dans l’âme : grâce contradictoire ou double malédiction, qui par l’obstination raisonneuse ou par la rêverie associative, conduit à une même inadéquation au réel ; mais qui trouve une échapatoire heureuse dans la littérature ou le dessin.

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