Miroir de Suzy Lee
En français Publié chez Le Rouergue
Chroniqué par Jessie Bi en novembre 2009

Se voir dedans, s’en effrayer, s’y habituer, s’en amuser, en rire, en rire encore, et en jouer, en jouer follement jusqu’à s’y perdre à côté, derrière, peut-être dedans après l’avoir traversé. Puis ce décalage dans l’autre moitié du livre, de l’autre moitié de soi qui devient autre, quelqu’un d’autre, qui nous brise ainsi à sa manière, qui nous met en colère, nous fait le repousser, le voir tomber et se briser, pour nous laisser tout à soi mais seul, dedans ce corps, [1] sans « compagnon imaginaire », sans double idéal et spéculaire.
Un mur de réalité a été franchi au milieu du livre, et la petite fille s’accorde ultimement au prime reflet, celui où elle était renfermée sur elle, pouvant être songeuse au départ, désormais triste à/de la fin.

Miroir sera/est déjà vu par beaucoup comme l’illustration du fameux « stade du miroir » lacanien. S’il l’est, ce n’est pourtant qu’en partie, car l’histoire de Suzy Lee évoque et condense plus largement l’établissement de l’image de soi dont le stade du miroir n’en est justement qu’une étape. Trop grande pour ne pas l’avoir déjà franchi, la fillette du livre affronte plus frontalement une image de soi trop rapidement accordée à son apparence reflétée, devenant immaîtrisable, suscitant « l’inquiétante étrangeté », que ce soit par excès d’idéalité ou d’une certaine autonomie du corps qu’il faudra désormais admettre. Entre elle et son reflet, c’est aussi l’opposition de l’esprit et du corps, avec la tristesse du premier de ne pouvoir maîtriser le second que partiellement, à en devenir autre, surtout à l’échelle du cycle d’une vie, auquel renvoie symboliquement la structure semblant en boucle de l’histoire. [2] Métaphore, bien entendu, car à l’échelle de cette vie d’enfant, il s’agit moins de métamorphose du corps [3] que d’une autonomie de gestes, d’asymétrie, d’asynchronisme. Son problème reste encore pour elle, en son jeune âge, plus spatial que temporel.

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Si le dessin de Suzy Lee est remarquable d’expressivité, la force de ce récit vient moins de cette dextérité que d’une prise en compte de l’objet livre et de sa qualité énantiomorphe. Tous les livres le sont fondamentalement en tant que support. C’est leur contenu, ce pour quoi on les lit, qui nous le fait oublier.
Ici Suzy Lee déploie un récit qui nous expose précisément cet aspect. Ainsi, après la première page et dans le sens de la lecture, quand le livre est ouvert, la page de gauche est la réalité, ce qui est reflété ; tandis que la page de droite se révèle un miroir, un reflet. La page de gauche est un plan dont le cadre est composé des bords de la page ; la page de droite est un miroir plein page, dont les bords sont le cadre.
L’axe du livre devient alors fondamental, il est la frontière entre le réel et le reflété. Dans ce décor blanc, dans ce « white cube » [4] où la fillette s’expose à elle-même par une image d’elle-même, l’axe apparaît comme la seule limite, là où l’enfant peut disparaître derrière le miroir, de l’autre côté en faisant croire qu’elle passe à travers. [5]

Le milieu exact du livre est composé de deux pages blanches, « miroir » cette fois-ci révélant le support, ce par quoi les lecteurs découvrent, se mirent peut-être quand ils lisent un livre ; mais aussi vacuité symbolique centrale, axiale, où la pliure du livre sépare moins qu’elle accorde enfin les deux dimensions dont on ne sait laquelle reflète l’autre, étant chacune vide de tout contenu, de toute existence.

Quand la/les fillettes réapparaissent, c’est moins l’absence d’inversion entre elles que leur décalage chorégraphique qui révélera le changement. Que le reflet soit réel, peu importe. [6] C’est la perte de connivence qui scelle le sort de cette réflexion enfantine. Elle l’a/se pousse comme on le ferait à la récré quand on se dispute. Il y aura brisure, mais l’image de soi sera acquise grâce au reflet qui ne pouvait être un vrai compagnon de jeu. [7]

Suzy Lee joue avec une ambiguïté féconde de la dernière image du livre, qui est l’exact équivalent inversé (en miroir) de la première page du récit. S’il est facile d’y voir une boucle elliptique ou répétitive, on notera qu’à la lecture, les deux images ne signifient pas la même chose. Dans celle du début l’enfant semble dormir, dans la dernière elle est triste d’avoir perdu son « compagnon imaginaire » ou de connaître ce mur de réalité (sur lequel on se brise) qu’impose aussi l’acquisition de l’image de soi. Si entre les deux dessins, le même spéculaire est envisageable en apparence, pour nous comme pour la fillette, il y a eu ultimement un glissement de sens qui fait que l’on distingue désormais profondément l’un de l’autre.

[1] Fragile comme du verre.

[2] Le livre se termine par l’image en miroir de la première image du livre, suggérant un éternel retour. La gestuelle du personnage (recroquevillée au départ, virevoltante au milieu, faisant tomber son double vers la fin) et la progression de l’histoire (ascendante jusqu’au milieu du livre puis s’inversant ensuite) accompagnent aussi ce sentiment. Ajoutons aussi dans cet esprit, le médaillon de la deuxième page, où la fillette est multipliée à l’infini par deux miroirs face à face, comme dans certaines cabines d’essayage.

[3] Adolescence, vieillesse.

[4] Le livre ouvert forme un carré, donc un cube pour l’enfant qui y danse.

[5] Notons que Suzy Lee montre l’enthousiasme de l’enfant synchrone avec son reflet, par des effets picturaux dignes des expressionnistes abstraits, et qui par symétrie entre deux pages deviennent des tests de Rorschach. L’intelligence de l’auteure est de renforcer ce décor blanc d’exposition (de soi ou de peinture) et d’étayer l’idée de recherche de soi, de test de soi, en évoquant un des outils de la psychologie les plus connus du grand public, voire même des enfants.

[6] Notons que dans cette deuxième partie du récit, les pages de droite gardent leur statut de miroir tout n’en étant plus en miroir. Ce qui est un beau tour de force.

[7] C’est un peu ce que dit l’image du quatrième de couverture. Dans celle-ci, c’est le reflet qui regarde d’un autre miroir (celui de l’image « médaillon » de la deuxième page) semblant sans tain, fenêtre sur une réalité pouvant être réfléchie, où une fillette a brisée un miroir. Ce reflet dans la même position que celle qu’elle reflétait (en double donc) et un peu comme un jouet abandonné.

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Ah oui, et puis sinon, il paraît qu’il y a aussi quelque chose au Palais de Chaillot jusqu’au 28 novembre... alors bonne(s) visite(s).
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