![]() |
||
| (c) JC Menu / Extrait de "Munographie" | ||

Premier volume d’une collection de monographie sur auteurs, la Munographie publiée par les Editions de l’An 2 offre un parcours splendide dans le travail du fondateur-président-contremaître atrabilaire de L’Association. Comme le promet la couverture, en représentant une coupe stratigraphique dans laquelle un Menu momifié gît dans les couches sédimentaires de sa propre œuvre, le livre feuillette tous les aspects de l’œuvre. On y trouve un très large choix de dessins, dont beaucoup sont inédits (du croquis d’enfant aux planches de Mune Comix, en passant par des extraits de Meder, des crayonnés, des crobards, des planches publiées dans différents supports et ici rassemblées), choix que vient illustrer et décortiquer un recueil d’articles.
Un premier papier de Thierry Groensteen, patron de L’An 2, met en évidence l’importance de l’œuvre de Menu, que son travail d’éditeur et son omniprésence symbolique sur la scène de la bande desinée alternative tendent à masquer. Groensteen montre la profonde cohérence qui traverse toute l’œuvre de Menu, de sa pratique de la bande dessinée à la conception qu’il ne cesse d’en défendre : comme le dit Groensteen, « cette œuvre est en elle-même l’expression d’un point de vue sur la bande dessinée, et en ce sens une œuvre militante ». Du travail des contraintes formelles à l’exploration minutieuse des figures dédoublées du moi (auteur, narrateur, personnage, auto-interlocuteur fantômatique), le bref papier de Groensteen indique ce qui constitue au fond le cœur de l’intention de l’ouvrage : restituer à Menu son intégrité d’auteur, le dégager de son statut de figure du microcosme pour lui rendre son statut de créateur.
A ce papier succède une analyse de Guillaume Bordry consacrée au langage onomatopéique de Meder, dont il cherche à révéler la cohérence primale : sous la torture du langage et la transcription phonétique, le « Uèh » et le « Blah » deviennent les pivots d’une authentique Mederologie (par ailleurs revendiquée comme discipline à part entière dans la postface de l’article, signée Nicolas Donin). Poussé dans ses ultimes conséquences, l’esprit de sérieux se mord la queue, dans la meilleure tradition rabelaisienne [1].
Vient ensuite une longue analyse de Fabrice Neaud, qui décortique les planches que Menu consacre au colloque de Cerisy dans le Livret de Phamille, afin d’y mettre en évidence une structure complexe, celle des couches temporelles qui se répondent dans le passage en question, et qui forment les éléments d’une anamnèse multiple. L’analyse est fine et précise, un rien verbeuse, mais efficace ; elle manifeste bien la nécessité d’une critique méticuleuse face au travail de Menu, dont la spontanéité et la lisibilité même finissent par dissimuler l’originalité et l’importance.
Pacôme Thiellement, enfin, s’attache à la « munosophie », la philosophie implicite ou pas qui gouverne le monde de Menu sous le regard sévère et tendre de la Mune, muse éternellement acerbe planant sur la brigade improbable des cénobites du Mont-Vérité. Spinozisme graphique, mystique de l’immédiateté, béatitude et douleur de la création : les propositions de Menu, dont Thiellement postule comme Groensteen qu’elles sont indissociables de son travail d’éditeur et de théoricien, ouvrent un monde éthique complet, dont cette analyse reconstitue les principes. Que l’exercice soit faisable, qu’il ne soit ni forcé ni ridicule, cela suffit en soi à asseoir la radicalité de l’œuvre : il y a plus de dignité, de respect et d’estime de la bande dessinée dans une planche de Meder que dans l’intégralité du catalogue Soleil.
Nourrie d’une abondante illustration, entrelaçant profondément l’œuvre et la vie, allant puiser ses thèmes dans les racines mêmes du Menu-enfant, il est logique que cette Munographie s’achève sur une bien nommée autobibliohagiographie signée de Menu lui-même, et composée dans cette main si reconnaissable qui abolit l’écart entre le trait du dessin et celui du mot. Avec cet exercice chaotique et (forcément) incomplet s’achève le livre. Au total, la Munographie est une très belle réussite, dont il faut saluer la grande qualité graphique — reproductions impeccables, en noir et blanc comme en couleur, beaux rabats de la couv, composition sans faille — aussi bien que l’ambition théorique. Renouvelant le genre antique du « tombeau », les auteurs, parmi lesquels d’ailleurs le principal intéressé (qui ne s’en cache pas) contribuent ainsi à bâtir un étrange mausolée anthume, un cercueil de luxe pour le plus vivant des acteurs de la bande dessinée contemporaine.
[1] Il ne s’agit pas ici du Rabelais des vendeurs de pinard, sorte de Grossebouffe en jabot à peu près aussi fin qu’un joueur de Castres en fin de douzième mi-temps, mais du vrai Rabelais, exigeant, difficile, satirique et critique ; ce Rabelais-là, qu’il faut lire, est très proche du Menu que tente de présenter la Munographie
|
#01
|
J’ai l’impression qu’on oublie trop souvent que derrière le symbole des éditions Soleil, il y a des auteurs, dont certains sont brillants (je citerai par exemple Liberge et Peynet). Qu’on s’en prenne à la politique éditoriale de monsieur Boudjellal est une chose, mais qu’on rembarre par là même toute une floppée de passionnés, je ne suis pas d’accord. |
|
par Gallu le 12 mai 2006
| Répondre à ce message
| |
|
>01
|
D’accord pour reconnaître que ma phrase est outrée (mais je crois que ça se voit, non ?). Ceci dit, résumer Soleil à un "symbole" et à la politique éditoriale d’un seul homme, c’est faire bon marché de la logique qui va avec, et qui implique aussi bien la saturation extrême du marché par des déclinaisons sans intérêt (laquelle à moyen et long terme met en danger l’existence même des auteurs en réduisant leurs chances d’être lus, reconnus et appréciés) que la réduction de la bande dessinée à des opérations de promotion flattant les instincts les plus bas et les plus adolescents du public (il suffit de voir un stand Soleil à Angoulême, ou de feuilleter les catalogues de pseudo-pinups comme les Filles de Soleil). La machine Soleil, de ce point de vue, n’est elle-même que l’emblème d’un mode de production, de commercialisation et d’infantilisation de la bande dessinée qui me pousse, tout bien considéré, à maintenir ma phrase. Non ? Loleck
par Un inconnu le 17 mai 2006
| Répondre à ce message
par didier super le 3 décembre 2006
| Répondre à ce message
|
A l’occasion de l’édition 2012 du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, ARGH Association et Entre les cases proposent l’exposition « D’ici de là-bas », qui propose une géographie de la bande dessinée à hauteur d’artiste. Le commissariat en est assuré par Pierre-Laurent Daures (copinage inside). Rendez-vous est donné au 18 boulevard Pasteur (face au Pavillon Jeunes Talents) à Angoulême, du 26 au 29 janvier.
Ami lecteur, lectrice mon Amour, l’occasion était trop belle. Non seulement du9 s’apprête à faire peau neuve, mais voici que Cornélius (ami et admiré de longue date) vient d’installer ses nouveaux bureaux non loin d’Upian, notre habilleur officiel. Alors, histoire de fêter l’événement sous le regard bienveillant des deux parrains, sept auteurs viennent s’illustrer du 9 au 30 décembre prochains sur les murs de la galerie Since (211 rue Saint-Maur, Paris Xe) : Ludovic Debeurme, Nadja Fejto, Grégory Mardon, Fanny Michaelis, Hugues Micol, Giacomo Nanni, Benoît Preteseille — dignes représentants de cette nouvelle bande dessinée que Cornélius s’attache à découvrir et à faire connaître. Vernissage prévu le 9 décembre à 19h.
Du 16 au 18 novembre 2011, le groupe de recherche sur la bande dessinée ACME organise le colloque international « Figures indépendantes de la bande dessinée mondiale : tirer un trait/tisser des liens », qui se tiendra à l’université de Liège (Place du XX août 7, 4000 Liège). Les trois journées de réflexion porteront sur les aspects historiques, thématiques et économiques des structures éditoriales qui relèvent ou se réclament entre autres dénominations de « l’indépendance ». Programme détaillé des interventions ici.