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| (c) Matsumoto Taiyô / Extrait de "Number 5" | ||

La première victime est le neuf, tué par le cinq, pentathlonien au milieu d’une dizaine de Numbers dénommée Rainbow, la force de paix. 500 ans après Elvis, la Terre a rétréci au lavage des changements climatiques, des biotechnologies et d’un entertainment si généralisé qu’il n’est plus seulement naturel, mais la nature elle-même.
En bon globish, ce cinquième membre de l’arc-en-ciel est désigné Number Five, et il tue, de son talent de tireur d’élite qui en fait un vrai tueur d’élites.
Pourquoi tue-t-il ? Pour se défendre après avoir enlevé Matriochka, femme non numérotée, mais vivant dans le château de Number One. Son autisme en fait l’élément d’un vide qui, suivant sa position par rapport au leader, lui donne le rôle du zéro ou bien du chiffre 10 et encadre symboliquement ces neuf guerriers hétéroclites. [1]
En tant que Numéro Cinq, à équidistance donc, il ne pouvait que voir ce principe positionnel qu’elle incarne ou, pour le moins, le révéler. En s’avançant ou en devant s’avancer, il met au jour un rôle fondamental, une position primordiale ayant des allures de poupée. [2]
Le Rainbow est un organisme hiérarchisé de un à neuf du sommet à sa base. Pourquoi pas sept hommes comme les couleurs de l’arc-en-ciel ? Parce qu’il y a neuf chiffres plus un zéro dans cette base dix qui fait notre mathématique, notre récit, neuf unités et un vide, neuf hommes et une femme. [3]
Officiellement, la position et le statut d’un Rainbow s’acquière aux mérites, capacités, comme un grade militaire. L’histoire de ces huit albums pourrait se résumer alors à une prise de conscience de l’artificialité de cette force, politiquement car les décisions sont prises ailleurs, et génétiquement (ce qui semble plus récent) car les derniers Numbers sont des êtres artificiels, des surhommes dont la hiérarchie au sein de Rainbow témoigne de leurs super-pouvoirs. [4] Number One ne l’est donc pas pour rien et il comprend ce qu’il représente comme fait, mais aussi comme possible. [5] Faudra-t-il qu’il tue ce père commun aux Numbers, constamment déguisé en lapin ? [6]
« Dis donc, tu pourrais avaler la terre entière toi … » Cette phrase, prononcée par Number Five à une Matriochka dévorant un poisson vivant semblant cueilli comme un fruit, [7] est alors un conditionnel sans conséquences, elle se révèlera pourtant la condition qui fait cause, qui fait récit. Celui-ci se distinguait déjà dans l’image de l’arc-en-ciel, un demi-cercle qui, si nous lui ajoutons son autre moitié en terre (arc-en-terre), apparaît comme une cible multicolore, ou bien comme un oignon coupé en deux. Cette structure de plante potagère monocotylédone est aussi celle des poupées russes : elle contient sa semblable mais en réduction.
Dernier être artificiel, seule fille de/à « Papa », la Matriochka de Matsumoto, absente et absorbante tout au long du récit [8] contient les étapes d’une recherche génétique traduite dans l’ultime hiérarchie Rainbow en voie d’obsolescence. Possiblement unité ou dizaine en fonction de sa position vis-à-vis du leader, [9] elle incarne deux voies qu’il faudra choisir : évoluer, ou bien continuer dans une stase se donnant des allures de croissance. Matriochka contient un passé et peut le renouveler. Elle est aboutissement et matrice. Cette nouvelle Ève, poupée gigogne absolue, peut être semblable en réduction, ou bien les étapes d’une génération, d’une nouvelle filiation. Ultime vie artificielle, résonnant au naturel, pouvant donner la vie naturellement, elle est du futur sous des allures d’une Vénus (aux formes) préhistorique(s).
Pour distinguer le 0 du 10, pour refaire un monde à deux, ni binaire, ni « digital », le monde devra être quinaire. Five s’y emploie, inconsciemment peut-être, plus ou moins manipulé certainement, il en devient le père. Cinq ans plus tard (forcément), il tue un animal qui n’a jamais eu sa place, un tyrannosaurus rex (Tyran Roi), artifice génétique qui sous des allures préhistoriques n’a jamais été autrement qu’anhistorique. [10]
Number Five est le pendant baroque, surréaliste, d’œuvres eschatologiques comme l’Akira d’Otomo par exemple. D’une symbolique riche et inépuisable, volontairement troublante (dans tous les sens du terme), elle joue de la légèreté, de l’aérien, du chimérique, du citationnel, pour mieux faire le portrait au vitriol d’un présent en impasse, maquillé d’une abondance insignifiante.
[1] « Rainbow coalition » en english, est un regroupement hétéroclite.
[2] Matriochka est le mot russe désignant les poupées gigognes typiques de ce pays. Notons que ce genre de poupées auraient été inspirées aux Russes, à la fin du XIXe siècle, par des poupées japonaises.
[3] Number Four est un homme divisé en deux, car divisible par/en deux. Matsumoto en a donc fait des jumeaux. Pour être précis, Rainbow est composé de neuf « Numbers », dont un composé de jumeaux fusionnels.
[4] L’artificialité politique suggérerait l’artificialité génétique.
[5] Voire impossible.
[6] Animal très fécond comme chacun sait. Mais ce « Papa » n’est pas déguisé, il est juste costumé. A la fois costume cravate de ce futur étrange, et habit désignant sa fonction de chercheur, il est habillé normalement vu de là-bas et déguisé vu d’ici.
[7] Volume I, p.101. Est-ce un hasard ? (sûrement) cinq en base 2 (couple comme ici et semble l’affirmer l’idéogramme sur le torse de Number 5 qui se traduirait par « nous ») s’écrit 101.
[8] Deux fonctions du zéro, respectivement de l’addition et de la multiplication. Matriochka est toujours présente – au côté de Number Five ou de Number One, elle est aussi systématiquement sur les couvertures – mais n’agit pas, elle est comme absente et se révèlera s’être absentée puisque son autisme est volontaire. D’autre part, elle absorbe littéralement, mangeant et regardant ce qui est à sa portée.
[9] Ou que celui-ci prend vis-à-vis d’elle, puisqu’il perçoit son importance.
[10] Volonté dictatoriale.
A l’occasion de l’édition 2012 du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, ARGH Association et Entre les cases proposent l’exposition « D’ici de là-bas », qui propose une géographie de la bande dessinée à hauteur d’artiste. Le commissariat en est assuré par Pierre-Laurent Daures (copinage inside). Rendez-vous est donné au 18 boulevard Pasteur (face au Pavillon Jeunes Talents) à Angoulême, du 26 au 29 janvier.
Ami lecteur, lectrice mon Amour, l’occasion était trop belle. Non seulement du9 s’apprête à faire peau neuve, mais voici que Cornélius (ami et admiré de longue date) vient d’installer ses nouveaux bureaux non loin d’Upian, notre habilleur officiel. Alors, histoire de fêter l’événement sous le regard bienveillant des deux parrains, sept auteurs viennent s’illustrer du 9 au 30 décembre prochains sur les murs de la galerie Since (211 rue Saint-Maur, Paris Xe) : Ludovic Debeurme, Nadja Fejto, Grégory Mardon, Fanny Michaelis, Hugues Micol, Giacomo Nanni, Benoît Preteseille — dignes représentants de cette nouvelle bande dessinée que Cornélius s’attache à découvrir et à faire connaître. Vernissage prévu le 9 décembre à 19h.
Du 16 au 18 novembre 2011, le groupe de recherche sur la bande dessinée ACME organise le colloque international « Figures indépendantes de la bande dessinée mondiale : tirer un trait/tisser des liens », qui se tiendra à l’université de Liège (Place du XX août 7, 4000 Liège). Les trois journées de réflexion porteront sur les aspects historiques, thématiques et économiques des structures éditoriales qui relèvent ou se réclament entre autres dénominations de « l’indépendance ». Programme détaillé des interventions ici.