Orfi aux enfers de Dino Buzzati
En français Orfi aux enfers, publié chez Actes Sud BD
Dans une langue exotique , publié chez Mondadori
Chroniqué par Jessie Bi en octobre 2007

Un écrivain célèbre qui aurait fait de la bande dessinée ?
« Ca n’existe pas, ça n’existe pas. » comme on dit dans les petites écoles récitant Desnos.
« Eh ! Pourquoi pas ? » se termine ce poème, [1] car oui, cette liberté a été prise, un écrivain a fait de la bande dessinée, non pas en tant que scénariste à la mode pour dessinateurs en quête de succès, [2] mais en tant qu’auteur percevant les possibilités d’un genre.

Rassurons de suite les trop fervents littéraires choqués par ce mélange, cela ne s’est pas passé en France mais en Italie, et c’était il y a bien longtemps, à la fin de cette joyeuse folie collective que furent les années 60, perçues depuis franchement honteuses si l’on en croit de récents scores électoraux printaniers.
L’homme qui commit cette neuvième chose en 1969, fut Dino Buzzati, avec d’autant plus de courage que son propos était moins romanesque que poétique. Œuvre doublement inédite donc, Poema a fumetti vient d’être réédité par Actes Sud BD et s’affirme comme un merveilleux témoignage de liberté et de fraîcheur.

Maintenant traduit Orfi aux enfers, [3] le titre indique d’emblée le mythe revisité et ce que sera l’histoire dans ses grandes lignes. Heureusement, avec visible en sous-titre celui original, la fonction poétique demeure et rétablit quelque peu l’équilibre perdu. Ce livre est dans la forme poétique, l’histoire est secondaire, elle n’a d’intérêt que face à ce présent dérisoire qu’elle confronte et interroge.

Penser que Buzzati a fait avec la bande dessinée ce que Cocteau a fait avec le cinéma, ne serait pas réducteur bien au contraire. Dans les deux cas, la présence d’artistes sur des terres déclarées étrangères à leur succès premiers, reste des plus fécondes et inscrit une forme artistique juvénile (en âge, en compréhension de ses spécificités et en public) dans une histoire millénaire fondant par un mythe les enjeux éternels du poétique face à la vie, de son climax à sa fin. Réactualiser le poète à l’aune de cette vie toujours nouvelle et semblable à la fois, fait qu’Orfi est des années 60 comme Orphée/Jean Marais l’était des années 50, tout en étant chacun ce même personnage.

Ici l’ancrage se fait avec la culture d’un homme né en 1906, façonné par les avant-gardes de sa jeunesse (le surréalisme en particulier) qui retrouve dans l’explosion du Pop Art ce même goût pour les images et l’imaginaire des cultures dites populaires.
Avec la bande dessinée, Buzzati voit un prolongement de ce que Max Ernst (ses romans-collages) ou André Breton (l’usage des photos dans L’amour fou) ont pu faire en leur temps, mais aussi la possibilité de réunir en ce lieu au creux des mains (le livre) ses images de peintre (les siennes) qui se sont oubliées sur des cimaises trop mondaines, ou que la clarté de ses écrits ont occultés.
Une liberté gigogne en quelque sorte, d’un homme charnière dans une époque charnière, que l’on retrouve dans le livre où Orfi est chanteur-poète-conteur d’histoires dans une histoire de nature mythique, s’actualisant dans une partie oubliée d’un Milan urbain et industrieux (zone d’ombres dantesques), et les mœurs libérées par la contraception (la liberté sexuelle donne une fin (peut-être « La » fin ?) au mythe).

La force du livre est ce qui aurait pu en être sa faiblesse. Ce grand mélange d’images redessinées et transformées en métaphores littérales (visuelles) [4] se déploient en un mouvement interne, un vortex centripète qui accentue l’idée de descente (infernale) et des difficultés à en sortir chères au mythe. De façon surprenante (parce qu’il s’agit forcément d’un écrivain qui fait de la bande dessinée) Buzzati se révèle un dessinateur plein de maîtrise, et si certaines images ont une ascendance connue [5] il sait les amener à lui et les faire siennes.
L’histoire de cette histoire d’images peut être faite, [6] l’erreur serait de résumer ce livre à celle-ci. Ces images s’associent aux mots pour montrer, et surtout elles savent ne rien montrer comme cette veste bavarde d’un invisible diable gardien. En cela l’œuvre reste de littérature et peut-être d’une autre époque où l’on ne s’épuisait pas à tout montrer, ou pire, croire le faire.

[1] La Fourmi

[2] Cauwelaert, Beigbeder, etc.

[3] Dans sa première édition en 1970, chez Robert Laffont, la traduction était Poème-bulles. Traduction pouvant apparaître datée aujourd’hui car le mot « bulle » qualifiait ou, pour le moins, était une problématique largement reprise permettant d’appréhender la bande dessinée. Pourtant « bulle » a aussi cet avantage de partager cette légèreté que contient le mot « fumetti », en tant que petits nuages de vapeurs dus aux haleines sortant des bouches aux saisons froides. Intraduisible forcément, Poema a fumetti est donc littéralement un poème en bande dessinée, avec cette particularité polysémique qui ne le rend pas déclamatoire mais bien plutôt « exhalatoire », dans des vapeurs d’images pétries d’imaginaires articulés (Structurellement — les images s’enchaînent, s’attachent — et par les mouvements de lèvres des bouches d’où elles sortiraient — articulation).

[4] Mais peut-être était-ce une faiblesse en son temps ? Son peu d’écho semble-t-il à l’époque, son absence dans la plupart des ouvrages retraçant l’histoire de la bande dessinée tendrait à le prouver. Buzzati en avait conscience puisqu’il pensait qu’il aurait fallu attendre vingt ans avant de le publier.
A noter, Thierry Groensteen fut le seul, à ma connaissance, à évoquer cette œuvre (texte + deux cases reproduites) en septembre-octobre 1986, dans le numéro 71 des Cahiers de la bande dessinée spécial Italie. C’était dans un article consacré à Renato Calligaro (pp.58 à 61), véritable poète graphique, aussi magique que Mattotti, dont je désespère de pouvoir lire un jour les œuvres, tant elles semblent aujourd’hui, hélas, introuvables et nulle part publiées. Y’a-t-il un éditeur dans la salle ?

[5] Que Buzzati revendique et sait préciser cf. p.14.

[6] En Italie cette histoire a été en partie faite et a fait l’objet d’une publication en 2005. La préface de Delphine Gachet, en esquisse intelligemment les résultats pour notre plus grand intérêt.

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1 RÉACTION
#01
Orfi aux enfers
Bravissimo !!! Très belle œuvre, très touchant commentaire, de l’ouverture sur la référence tragicomique à Beigbeider, jusqu’à cette dernière phrase, parfaite. Vive DU9
par S. du aaablog le 20 octobre 2007 | Répondre à ce message
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