Pauline (et les loups-garous) de Appollo & Stéphane Oiry
En français Publié chez Futuropolis
Chroniqué par Jessie Bi, Xavier Guilbert en juin 2008

Naturellement, on commence en musique [1] — sans surprise, avec le Highway to Hell d’AC/DC et un conducteur qui s’appelle Angus. C’est la nuit, ils sont jeunes, ils sont deux, ils sont en cavale sur la route de l’Ouest, et rêvent d’un monde meilleur et libre de l’autre côté de l’océan. Ils auraient pu être des personnages de film, de Thelma et Louise à Natural Born Killers, versions plus ou moins modernes et éclatantes des « Bonnie & Clyde » d’hier. Mais la réalité s’entête à être banalement ordinaire et ne tient pas ses promesses, qu’il s’agisse de traversée de cerfs ou de lendemains qui chantent. Les grandes étendues sauvages américaines laissent la place à la tristesse d’une Vendée en basse saison — pas de « Belle Province », juste la province où l’on s’ennuie.

Et puis, il y a les loups-garous du titre, entre parenthèses, comme cachés, comme s’il y avait Pauline, et que forcément, les loups-garous devraient rôder non loin. Animaux et inquiétants, ils sont là, ils chassent, et Pauline (en proie désignée) se dérobe, fascinée et effrayée à la fois. Spectatrice souvent dégoutée, elle se refuse et s’échappe, alors que la menace se rapproche, du lointain petit chaperon rouge des aires d’autoroute à son amie Jess — et elle, la prochaine sur la liste ? Il y a là une part d’inéluctable, et quand bien même Pauline résiste, elle finira bien par y passer elle aussi.
Ainsi Angus, qui piaffe de frustration longuement entretenue, Angus qui écoute AC/DC (groupe turgescent par excellence), Angus qui voudrait bien courir avec la meute. Angus qui est pourtant bien passé par l’épreuve initiatique en allant défier un vieux mâle, mais dont la virilité est toujours contestée, reniée par celles qu’il approche. Alors que le très propret Martignole, à l’autre bout de la réussite, ne s’embarrasse même plus de timidité pour affirmer ses désirs ... et se servir.

D’une certaine manière, la référence au destin tragique du premier chanteur [2] du groupe Australien (« mort étouffé dans son vomi ») résume aussi la trajectoire de ces deux adolescents en quête d’avenir : coincés entre la liberté éphémère du bitume et la trivialité d’une réalité peu reluisante, sur les aires d’autoroutes ou à mettre de la soupe de poisson en bocal. On essaie encore d’y croire, de cultiver l’illusion d’un « American Dream » — mais la cavale s’enlise, et l’ivresse du road movie fait place à deux mois de planque immobile. Parce qu’il ne s’agit pas d’Amérique ici, mais d’une bonne réalité sociale à la française, de celle que l’on ne trouve pas dans les pages du Parisien.
Pourtant, le dessin de Stéphane Oiry entretient le doute, en évoquant à plusieurs moments (chez Martignole, dans la forêt) l’univers graphique de Charles Burns et de son Black Hole. Mais comme c’était le cas pour le superbe Roi des Mouches de Mezzo et Pirus, on évite ici la parodie ou la redite, pour n’en garder que la puissance sensuelle et l’évocation d’une certaine nostalgie.
Parce que c’est ce qui ressort également de ce livre, de la tendresse pour l’évoque révolue des road movies, du bon rock et des Hell’s Angels (et puis des nanas sympas en tenue de cow-girl qui attendent leur mec qui malheureusement, finit toujours par venir), tous autant symboles aujourd’hui dépassés porteur d’un glamour simple — une sorte de glamour prolétaire, qui a du mal à résister à l’arrivée des types trop proprets du marketing avec leurs maisons avec piscines, et qui écoutent sans doute de la techno de merde.

L’adolescence hésite au seuil de l’âge adulte, mais la nature des choses prenant le dessus, la suite ne fait pas de doute. Et même si les conventions du récit (Américain ou autre) pourraient nous entraîner ailleurs, vers le happy end avec sa conclusion facile et presque déjà tracée — il y aurait tous les éléments pour que, et finalement non. Et l’on reste sur cette dernière page en suspens, à se demander s’il n’y a vraiment rien après... après, il n’y a plus que la quatrième de couverture, avec l’obscurité des bois, et un peu de lueur au loin — lumière qui s’éloigne ou jour qui se lève, va savoir...

[Xavier Guilbert]

Pauline est de ces prénoms de fille inusables, hors d’époques, qui les ancrent dans une aura de prime jeunesse, allant du bouton à la fleur. Un peu comme Juliette, mais avec cette fragilité que contient son étymologie [3] et aussi, peut-être, cette idée d’innocence naturelle se confrontant au civilisé, au monde adulte construit sur des arcanes de règles et de langage. [4] Dans ces pages, il s’agira là aussi d’y faire face, dans ce lieu des grands où l’homme est un loup pour l’homme. Le grand méchant étant en voie d’extinction, affirmer la lycanthropie de certains devient plus réaliste, voire naturel, pour ne pas dire proverbial sur ces terres excluant désormais l’animal. Anthropomorphe et si présent dans les contes, aujourd’hui le rapport se serait inversé, l’animalité aurait gagné l’humanité (animorphe).

« Les loups-garous » sont entre parenthèses. Pauline n’y est pas encore, n’y appartient pas, que ce soit de ce monde des loups et/ou de cette sauvagerie hiérarchisée d’une meute où le « mâlique » l’emporte. L’élément féminin du titre rejoindra-t-il ceux masculins entre parenthèses semblant comme encore en cage ? Ou alors les maîtrise-t-elle, comme une chanteuse en vedette fragile/forte de sa mélancolie devant son groupe de musicien à l’énergie rock’n roll ?
Non, la couverture nous dit bien l’inverse, Pauline est fragile et au second plan, l’autre question est donc d’actualité.

Mais que lui arrive-t-il ? Il était une fois... Non, il est forcément une fois, c’est là le drame nous le savons, faisons plus direct comme les auteurs. Elle va vers la grande mer, vers la plage, avec pour chaperon sur cette autoroute en hiver, les facultés de chauffeur d’Angus, aussi jeune qu’elle, rouge du sang du père de Pauline dont il a su la délivrer. Petit prince charmant, mais plutôt Poucet et sa sœur fuyant comme elle l’ogre, que ce soit ce père incestueux ou ce temps qui les vrille de peur en les forçant à vieillir, à quitter l’enfance et ses contes si rassurante vue d’ici. En route, se croyant en fuite comme dans un film, ils voient/croisent le mâle alpha de la meute littérale, qui sait, plus consciemment qu’eux, qu’ils se retrouveront face à face, dans cette forêt bordant la grande mer, où du noir surgira peut-être la lumière.

S’il s’agit d’un ou de contes connus, ils sont bien ici au filtre du XXIe siècle, c’est-à-dire décryptés par les psychanalystes, [5] acculturés aux autres formes actuelles de fictions ayant elles-mêmes le statut de contes par leur oralité, [6] la fixité de leurs formes et leur aspect communautaire. [7]

C’est là le grand intérêt de ce livre. Les Dogons affirmaient que les contes sont « les paroles de la nuit », Appollo et Oiry prennent cette affirmation au mot, la montrent en images, l’éclairant de néons de bars ou de stations services, de phares de motos et de la lumière réverbérée par cet écran de cinéma donnant le « la » de l’imaginaire collectif actuel. [8] Pauline (et les loups-garous) est un nouveau conte d’hiver [9] où les personnages dans la nuit ne savent plus si le printemps se fait attendre ou s’il est déjà passé, mais qui, comme les contes, sont imprégnés du temps et des lieux pour mieux montrer les persistances de la vie humaine et des aspects initiatiques qu’elle implique.

[Jessie Bi]

[1] Et de la musique, il y en aura partout, références appuyées et allusions fugitives.

[2] Dont incidemment, Highway to Hell est le dernier album.

[3] Pauline vient de Paule, féminin de Paul qui lui-même vient du latin Paulus i.e. « petit, faible ».

[4] Je pense au Pauline à la plage de Rohmer, mais aussi à Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre, même si dans ce dernier cas Paul est bien évidement masculin. Je note aussi (ce qui explique peut-être cela) que l’essentiel de ce roman se passe sur l’île Maurice, « pas loin » de l’île du scénariste.

[5] Depuis le The uses of enchantement de Bruno Bettelheim par exemple. La peur de Pauline pour la sexualité, la transformation « monstrueuse » qu’elle induirait, etc.

[6] Le polar et le fantastique distillé par le cinéma, mais aussi la musique populaire qu’incarne ici l’omniprésence de chansons d’AC/DC.

[7] Un public, une musique, on s’habille comme la musique que l’on aime (Punk, Rap, Gothique, etc.), elle innerve une façon de vivre. Le tribus des Hell’s Angels incarne aussi ici cet aspect. Le fait que cela se passe en France, qu’il s’agisse d’un imaginaire (américain) transposé renforce encore tout cela. Un polar fantastique à la française et en France, comme il y a la variation d’un conte suivant une région, un pays, etc.

[8] Notons que la lumière d’un écran de salle obscure et réverbérée comme celle de la lune sous laquelle, si elle est pleine, certains hommes se transforment en loups.

[9] Pauline à la plage de Rohmer n’est pas un des « contes » du cinéaste, mais une des comédies inspirées de proverbes.

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2 RÉACTIONS
#01
Pauline (et les loups-garous)
Merci, les gars ! C’est peut-être un détail pour vous mais pour moi ça veut dire beaucoup : non pas la Bretagne en basse saison mais la Vendée !
par Stéphane Oiry le 27 juin 2008 | Répondre à ce message
>01
Pauline (et les loups-garous)
Très juste. My bad, c’est corrigé dans le texte...
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Le mois de Juillet commence, et c’est avec un sens de l’à-propos remarquable que la Xeric Grant dévoile sa promotion « Spring 2009 ». Les heureux lauréats sont donc :
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