Le Pays des Cerisiers de Kouno Fumiyo
En français Le Pays des Cerisiers, publié chez Dargaud (Kana)
Dans une langue exotique Yunagi no machi sakura no kuni, publié chez Futabasha
Chroniqué par Jessie Bi en mai 2006

Il y eut ce point lumineux au milieu du siècle dernier d’où tout autre chose partit, rayonna, fit que l’on passa d’une ère à l’autre. Les Etats-Unis donnèrent un soleil irradiant au pays qui l’avait pour emblème, ramenant à un point rouge centripète celui qui se voulait centrifuge. Cette lumière aveuglante de la vérité technoscientifique rayant la surface du monde, fit perdre en contraste bien des certitudes et retira à la victoire de l’un ce qu’il atténua de la défaite de l’autre. La radioactivité s’insinua jusqu’à nos jours, reproduisant symboliquement à rebours dans les chairs, dans les corps, à l’échelle un de l’individu, le chemin en décennie d’une idéologique fascisant qui avait emporté les esprits, une nation, vers des conflits de dimension planétaire.

Avec le même mensonge, « le poison de la lumière » (p.75) casse l’ADN, le patrimoine génétique, loin en vous, donnant l’impression d’en avoir échappé, de n’être pas malade, jusqu’au ce que la maladie vous rattrape, bien plus tard, toujours trop tôt, d’une balle relativiste atomique qui sera innocentée par un diagnostic de l’instant, ayant pour nom et froideur médicale : cancer, leucémie, etc.

Ce livre est une chambre à bulles. [1] Il permet de voir trajets et interactions de ces particules humaines et atomiques dans un temps devenu liquide, comprimé puis brusquement décomprimé. Sans probabilités, ni statistiques mais avec émotion, Kouno montre l’étrange généalogie rayonnante du familial, du sentimental et du ressouvenir mémorial se superposant à la géométrie inflexible se propageant du « Little Boy ».
1955, 1986, [2] 2004, trois moments à Hiroshima où la famille Hirano/Ishikawa vit la perte d’une sœur, d’une mère, d’une grand-mère, où l’inquiétude va aujourd’hui à ce frère né pourtant trente ans plus tard, ou à ce père dont le comportement est soudainement étrange.. Puis ce constat : aujourd’hui ce qui fait le plus mal à tous c’est de ne pas, ou de ne pas pouvoir, se souvenir. Le rayonnement mortel est atténué et il n’a même plus le périmètre de la ville épicentre. Mais le nier, l’oublier, peut être tout aussi fatal.

Le travail de Kouno Fumiyo est heureusement sans pathos. Tout en finesse, elle égraine les instants, le quotidien, les détails, autant de points discrets qui, au fil de la lecture, se relient simplement et acquièrent le sens d’une modeste constellation orientant ceux qui savent la lire. Ce travail très subtil, mélangeant profondeur et concision, témoigne aussi d’une des particularités de la bande dessinée japonaise où l’écriture est symbiotique de l’image au point que celle-ci devient elle-même un système d’écriture. [3] La postface de l’auteure est de ce point de vue éclairante. C’est l’éditeur qui lui avait demandé si elle n’aimerait pas « écrire » une histoire sur Hiroshima. En France c’est le verbe « faire » ou « raconter » qui aurait été utilisé. [4]
La première réaction (intérieure) de la mangaka est aussi intéressante. Elle vit dans cette suggestion la possibilité immédiate d’utiliser « l’accent d’Hiroshima ». C’est donc d’abord pour le langage (ici vernaculaire) et sa retranscription qu’elle perçut pour la première fois la possibilité de faire cette bande dessinée. Cette intuition, cette prégnance, irradie profondément sa manga d’un sentiment d’écriture qui plus que d’autre s’étend à l’image, au dessin que nos yeux d’occidentaux distinguent tant du texte, mais qui, ici, par ce diffus indicible, semble enfin s’effacer.

Notons pour finir cet étrange et plutôt idiot quatrième de couverture de l’éditeur, qui qualifie l’œuvre de « polémique », comme si parler de l’horreur d’Hiroshima aussi délicatement que le fait Kouno Fumiyo participerait à ces points de vue révisionnistes qui marqueraient le Japon actuel. La mangaka ne parle que de personnes humaines dont « la gloire est cachée », [5] touchées par quelque chose qui n’est plus ni américain, ni japonais. Le sujet est cette lumière mortelle, autrement proliférante aujourd’hui, [6] qui se confronte à la vie de tout les jours et traverse le temps. Tous les moments charnières de cette histoire, où les seuls enjeux sont les sentiments et émotions entre des hommes et des femmes, se passent sur les ponts de la paix dans le parc du mémorial de la paix à Hiroshima. Des symboles universels qui auront échappé à une médiocrité rédactionnelle de courte vue qui décidemment n’aura « rien vu à Hiroshima ».

[1] Joli jeu de mot déjà fait par Pierre Fresnault-Deruelle en 1977, pour un livre qui a le charme de son titre, de son écriture et d’être le témoignage d’une belle étape aujourd’hui dépassée dans l’histoire de l’histoire de la bande dessinée.
Pierre Fresnault-Deruelle : La chambre à bulles. Essai sur l’image du quotidien dans la bande dessinée, 10/18, 1977.

[2] Date évidement symbolique et facile à comprendre aujourd’hui, où l’on fête les tristes vingt ans de la catastrophe de Tchernobyl.

[3] D’où aussi cette identification facile à ces codes graphiques (mais qu’il faut parfois apprendre pour les comprendre, cf. l’excellent « grapho-lexique » d’Animeland). Ce système est une sorte d’écriture idéographique dynamique.

[4] Dans l’éventualité de plus en plus improbable semble-t-il aujourd’hui, où il existerait en « francobelgerie » un travail éditorial sachant faire autre chose que de débaucher des auteurs célébrés, de flairer ce qui est « tendance » (souvent confondu au pseudo tendancieux) et de proposer de nouvelles adaptations de série TV en « bédé ».

[5] André Gide, cité par Kouno Fumiyo en rabat de la jaquette de couverture.

[6] Dans sa postface l’auteure rappelle avec justesse que les bombes à uranium appauvri sont aussi des armes nucléaires.

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