La Petite Sirène de Mizuno Junko
En français La Petite Sirène, publié chez IMHO
Dans une langue exotique Ningyô-hime Den, publié chez Bunkasha
Chroniqué par Xavier Guilbert en novembre 2006

Après Cinderalla-chan et Henzel & Gretel, Mizuno Junko conclut sa trilogie d’adaptation de contes avec Ningyô-hime Den, une réinterprétation particulièrement libre de La Petite Sirène d’Andersen. L’auteur confiait d’ailleurs que cette série avait été faite à la demande de l’éditeur, lequel doutait alors de la capacité de la jeune manga-ka à raconter ses propres histoires et préférait ainsi la voir évoluer dans un cadre balisé.
A la lecture de ce dernier « travail à thème », il est évident que Mizuno Junko a pris ses aises, et propose ici une relecture qui est largement la moins littérale des trois. Ici, le conte d’Andersen sert tout au plus de vague inspiration, et non pas de trame narrative (distendue, mais néanmoins respectée) comme c’était le cas pour les deux précédents. Et s’il on y retrouve quelques scènes emblématiques, les rôles sont redistribués, les enjeux différents, et la conclusion radicalement changée.
On se retrouve alors dans un récit qui tient plus de Roméo & Juliette — avec l’amour impossible entre Julie et Suekichi (dont le nom signifie littéralement « la fin de la chance ») sur fond de vendetta.

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On pourrait parler de rupture, s’il ne s’agissait pas là plutôt d’un retour aux sources — et à cet univers trompeusement mignon et violemment déjanté que l’on pouvait déjà explorer dans Pure Trance. Récurrent chez Mizuno Junko, le thème de la nourriture revient à des dimensions plus brutales — loin du côté cute et appétissant des deux autres contes, fait de cannibalisme et d’anthropophagie, où les sirènes dévorent les hommes ... et réciproquement.
On est également bien loin des zombies sympas et chantant de Cinderalla-chan — ici, on souffre, on saigne, on se fait déchiqueter, on répand ses entrailles avant d’agoniser (si possible dans d’atroces souffrances). Si le sexe est beaucoup plus présent (comme en témoignent ces poitrines qui ne se cachent plus), c’est également un nouveau terrain pour exprimer une autre forme de violence : guerre des sexes en filigrane dans laquelle les mâles ont le mauvais rôle, depuis ces hommes verdâtres, meurtriers aux corps mal dégrossis, jusqu’au dragon et ses femmes enchaînées — physiquement, ou par la drogue qu’il vend.
Dans ce contexte, le sacrifice précédant la transformation de la Sirène d’Andersen prend une toute autre dimension — il n’est plus question de langue arrachée, mais d’une langue qui déflore, abuse et souille pour s’emparer de cette virginité donnée en offrande.

Enfin, si le dessin reste indéniablement marqué par ce style si particulier à Mizuno Junko, il se met au diapason et perd de son côté acidulé par le choix de couleurs moins soutenues, voire même d’une palette plus froide pour les moments les plus sinistres de l’histoire. Par contre, les longues chevelures et les décors marins donnent à la manga-ka l’occasion d’explorer une nouvelle dimension décorative, réminiscente des couvertures d’albums psychédéliques des années 70.

Alors que Cinderalla-chan et Henzel & Gretel se montraient gentimment subversifs, avec leur relecture plus ou moins trash des contes originaux, Ningyô-hime Den révèle une face plus torturée de l’œuvre de Mizuno Junko sous-tendant son univers de poupées sexy.

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