Pim & Francie, The Golden Bear Days (Artifacts and Bone Fragments) de Al Columbia
En anglais Publié chez Fantagraphics Books
Chroniqué par Jessie Bi en juillet 2010

Pim & Francie est le long voyage « cartoonesque » d’un frère et d’une sœur, traversant de manière quasi stroboscopique les cases, planches et récits de multiples horreurs pour former un livre aux allures de cauchemar sans fin, tout à sa cohérence noire subconsciente.
Exutoires d’idées et de créatures carnivores, ces mondes ténébreux sont l’antre de la perversion où le plus joli, le plus mignon, se révèle avoir des dents surnuméraires et hors proportions, aiguisées comme des lames de rasoirs. Sur ces sentiers de sentine, le frère et la sœur marchent, courent machinalement et l’œil sans pupille. Animés comme/par celui qui a peur, ils fuient ce qui partout coupe en morceaux, démembre, voire remembre dans un rapport incestueux tout aussi destructeur, reproduisant autrement le monstrueux. Ils avancent, cherchant le réveil, l’endroit de ce décor infernal, où l’on doit bouger, s’animer, pour être ou se prouver que l’on est vivant. [1]

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Pim & Francie sont les héros d’une soixante-dizaine d’histoires d’ampleur diverse (du strip à plusieurs planches) demeurées inachevées, [2] et regroupées dans ce livre de 240 pages, carré comme une case. Anthologie d’incomplétudes, il forme un tout fascinant par le morceau de, le fragment recollé, l’ébauche, l’esquissé, le premier jet ou le détail, non pas comme métonymie d’un chef-d’œuvre inconnu d’un auteur génialement doué, [3] mais comme métaphore théâtrale des coulisses de la bande dessinée. Oui, de cette neuvième chose comme art de la gouttière, de ce remplissage par la mémoire de lectures et d’expériences de cet entre-deux d’images condensant une pluie de signes. Al Columbia filerait alors la métaphore, et constaterait que ces eaux « mémorielles » vont de la gouttière à l’égout, de l’aérien au souterrain.

Cloaque de mémoires, c’est dans ce décor d’excavations sépia comme du sang séché, que Pim & Francie, âmes enfantines, circulent dans cet entre-deux général, allant de cases ébauchées aux récits inachevés. Héros d’une série qui n’a jamais vu le jour, ils sont dans la nuit, marchant dans le sens de lecture, sont le plus petit dénominateur commun d’une histoire et d’un livre qu’ils intitulent.
Comme il s’agit de mémoire, ce souterrain est aussi celui de l’humain, allant du collectif et de l’individuel, de l’expérience de couple du dessinateur [4] à la mémoire collective contenant les conventions des comics ou les particularités des dessins animés des studios Fleischer.

Ainsi le livre est au carrefour de la mémoire dans ses différentes variantes : mémoire d’archives, [5] mémoire liée à la lecture d’une bande dessinée, et mémoire liée à l’expérience de chacun. [6]

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Le parcours et les obsessions de l’auteur redoublent cette démarche. Le fait que tous ses personnages veulent couper, détacher puis relier ou maintenir le lien créé, fonctionne presque comme un programme pour faire une bande dessinée où les images avec ou sans mots tranchent pour garder l’essentiel, pour mieux se détacher et être reliées entre-elles par la lecture. Comme Pim & Francie fuient, évitent dents et couteaux contondants, on comprend qu’Al Columbia n’ait pu terminer leur aventures.

Cet album serait un double envers du décor : celui de l’univers des comics/cartoons, de leur fonctionnement intrinsèque et symbolique ; celui montrant une compréhension profonde de la bande dessinée comme art de la mémoire, dans le sens où cette dernière n’est jamais totale qu’elle a à voir avec l’oubli. En pied de nez face à sa réputation, Al Columbia justifie l’inachèvement de ses bandes dessinées, en démontrant qu’il est inutile de dessiner/raconter ce qui sera oublié.

[1] Dans la fin du volume, un soleil aux allures de fleur, peint sur un décor élimé semble le point de fuite du petit couple, la sortie de secours leur promettant la fin de l’obscur (aube) ou une accentuation de l’horreur s’ils ne le rattrapent pas (aurore).

[2] Les titres de ces histoires (« Stories ») sont listés au début de l’album.

[3] Al Columbia a un talent précoce reconnu entre autres par Alan Moore, qui lui confia, il y a quasiment vingt ans, le soin d’illustrer Big Numbers, quand Bill Sienkiewicz quitta le projet. Quelques mois après, insatisfait pour certains, problèmes avec les éditeurs pour d’autres, Al Columbia aurait alors détruit le quatrième épisode de la série qu’il venait de terminer mettant fin définitivement à une série inachevée et désormais mythique.

[4] Dans divers entretiens l’auteur explique que Pim & Francie représente, pour le moins à leur création, le pendant cartoon de son couple d’alors.

[5] Les différentes « Stories » de Pim & Francie.

[6] Le sous-titre suggère l’idée d’une mémoire remontant à l’enfance individuelle et collective (du moins si le Golden Bear est bien un conte américain comme on me l’a expliqué), et celle de l’archéologie, de l’invention et de l’interprétation d’« Artifacts and bones fragments ». Aspect renforcé dans le livre par des planches ou cases montrées comme extraites (morceaux de), déchirées puis recollées, montrant les jaunissements du papier, l’encrage inachevé, etc.

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