
Une petite grenouille verte réfléchit sur de grandes questions (qui ne sont souvent plus des questions de grands) et entraîne avec elle sa copine la petite souris grise.
Leurs réflexions portent sur « les visages », « le ciel » et le « moi » :
« C’est quoi un visage ? », « Quel est le visage d’un coquillage ? » ; « d’un ver de terre ? d’un escargot ? »
« Qu’est-ce vraiment le ciel ? », « Où se situe-t-il ? », « Comment voler ? »
« Moi c’est moi ? », « Es-tu, toi, « moi » aussi ? », « Comme moi ? », « « Moi » qui suis aussi « je » ? »
Toute cette joyeuse philosophie (ou philosophette, ou philosofête) finira en interjections : « Hé toi ! » « Eh vous ! » « Toi (Hi, hi, hi !) Moi (Ha, ha, ha !) »
La découverte du « je » dans son rapport aux autres, à l’espace, et à soi-même fini en jeu. Alors on cour en tous sens (par les mots et les images), on vole (comme ci), on pose des questions (comme ça).
Papillon, Libellule, Ver de terre, Escargot, Hirondelle, Aigle et Sanglier, patients comme des grandes personnes, y répondent sans y répondre comme des grandes personnes. Et on les taquine, et on les aborde comme on sonne aux sonnettes, rapidement, en virevoltant avant que la porte s’ouvre, avant que la réponse vienne. Oui, les réflexions c’est drôle et c’est bien, parce que c’est en nous. Entre chacun de ces chapitres la petite grenouille poursuit ses réflexions, en essayant de se mettre à la place d’un épi de blé, d’une châtaigne ou d’un crapaud. C’est pas facile ! On admire ! C’est courageux !
Puis on rigole aussi, c’est métaphysique donc un peu absurde pour une petite grenouille, une grenouille si petite qui à la vie devant elle et qui s’étonne de cette vie qui l’entoure. Traduit du japonais, la lecture se fait verticalement, en strips de quatre cases, du haut vers le bas. Cela ajoute en approfondissement réflexif, en gravité enfantine, une dimension de lecture supplémentaire.
Ces strips se suivent le plus souvent et peuvent avoir un titre de temps en temps. A cette présence aléatoire, les jeunes lecteurs trouveront moyen de se repérer, ralentir, accélérer, revenir, etc. Une possibilité ludique supplémentaire.
Le registre graphique d’Iwamura Kazuo est ici « minimaliste » [1], et relève du vocabulaire stripologique, outil issu des impératifs de la presse, fabuleux dès qu’il s’agit d’aborder l’enfance et les questions sans réponse (ou les réponses trop grandes ...).
Mine de rien cet album nous donne aussi la possibilité inédite de découvrir deux versants formels de la manga : celui de la jeunesse et celui des strips. Ce n’est pas le seul livre d’Iwamura qui ait été traduit en français. Mais c’est le seul qui soit une bande dessinée et dans ce registre graphique.
Notons pour finir que ce livre offrira au lecteur attentif une curiosité supplémentaire. Les textes sont essentiellement des dialogues. S’il n’y a pas de narratifs (peut être pour ne pas déstabiliser les jeunes lecteurs ? Ou pour des spécifités japonaises ?) il y a des commentaires de l’image dans l’image, qui se distinguent à peine des dialogues. La différence se fait par la conjugaison (à la troisième personne du singulier) et la présence ou pas d’embrayeur [2]. Tout en invitant à une lecture à plusieurs (l’adulte aidant l’enfant àlire), cette subtilité entretien aussi davantage la pédagogie douce et ludique de ce livre plein de vie dédié à l’essentiel.
[1] Cf. l’article de T. Groensteen « Du minimalisme dans la bande dessinée » in 9e Art n°6, janvier 2001, éd. CNBDI.
[2] Au sens du linguiste Jacobson, ce mot désigne ici les petits appendices sous les bulles qui indiquent le locuteur et l’état de son discours (intérieur ou à voix haute par exemple).
Alors que la rentrée approche, un petit coup de rattrapage sur les différents prix décernés outre-Atlantique par nos amis américains, où l’on découvre des catégories aussi originales qu’excitantes — il faut avouer qu’entre “Best Biographical, Historical or Journalistic Presentation”, “Best U.S. Edition of International Material — Asia” ou encore “Best Previously Published Graphic Album”, on ne sait que choisir. Voici donc les résultats des Eisners (décernés le 23 juillet), les lauréats des Harveys (annoncés le 29 août), et les nominations des Ignatz (à venir pour le 11 septembre). En résumé : Asterios Polyp, The Walking Dead et CHEW ont gagné plein de babioles, et la sélection des Ignatz est (comme souvent) de haut vol. Voilà pour le cru 2010 — l’année prochaine, ça recommence.
L’auteur d’American Splendor et l’une des figures emblématiques de l’autobiographie en bande dessinée, Harvey Pekar s’est éteint hier à 70 ans. Il laisse derrière lui son « grand œuvre », chronique personnelle illustrée tour à tour par R. Crumb, Spain Rodriguez ou encore Joe Sacco, entre autres noms remarquables. En 2003, il avait été incarné à l’écran par Paul Giamatti.
Aux flâneurs de la capitale réfractaires aux sirènes du ballon rond, les jours qui viennent s’annoncent riches en horizons à explorer. Pour commencer, Thomas Ott s’expose du 11 juin au 17 juillet à la Galerie Martel (17 rue Martel dans le 10e). Ensuite, histoire de continuer à célébrer les XX ans de l’Association, Benoît Jacques prend la suite de Nine Antico et de Grégoire Carlé et « s’installe » du 15 juin au 17 juillet à Super-Héros (175 rue St Martin dans le 3e). Enfin, on pourra aller admirer le travail de Dominique Goblet & Nikita Fossoul et Aurélie William Levaux du 18 juin au 18 juillet au Monte-en-l’Air (71 rue de Ménilmontant / 2 rue de la Mare dans le 20e).