Remontages et démontages
Retrouver les chutes perdues des Spirou et Fantasio de Franquin
Dossier de David Turgeon en décembre 2006

La plupart des lecteurs des albums de Spirou et Fantasio, période Franquin, ignorent qu’ils lisent en fait des versions remontées, à la mise en page passablement différente de la parution originale. Si ce remontage ne porte généralement pas préjudice au déroulement de l’histoire en tant que tel, le processus fait que beaucoup de chutes de bas de page tombent à plat, tout simplement parce qu’elles ne se retrouvent plus... en bas de page ! Pourquoi est-ce ainsi ? Et qu’est-ce qu’on y perd ? C’est ce que nous allons voir.

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Un brin d’histoire d’abord. Beaucoup de lecteurs savent que, depuis toujours, les aventures de Spirou et Fantasio paraissent d’abord dans le Journal de Spirou avant de connaître, éventuellement, une version en album. [1] À l’époque franquinienne (en gros, la décennie 1950), cette « prépublication » se faisait à un rythme d’exactement sept strips par semaine.
L’explication de ce nombre en apparence arbitraire est simple. La bande de Franquin, qui donnait son nom au journal, paraissait à chaque semaine en première page, pour se poursuivre sur une autre page à l’intérieur. La première page ne contenait que trois strips (bandes), l’espace pour un quatrième étant réservée au titre du journal. La seconde, quant à elle, recouvrait une pleine page de quatre strips. Conclusion, en tout, Franquin livrait sept bandes par semaine : trois pour la page couverture, quatre pour l’intérieur du journal.

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En soi, cela ne pose pas problème, jusqu’à ce que vienne le moment de tout republier en album. C’est alors que le processus de « remontage » intervient : l’album publié comportera quatre bandes par page, ce qui nécessitera de décaler toutes les bandes en conséquence. Il n’est pas besoin d’insister sur ce que cette opération fait des chutes en bas de page : elle les éparpille un peu partout, ce qui leur enlève une bonne partie de leur utilité. De fait, une fois l’album remonté, seules deux chutes sur sept conserveront leur position de bas de page.
Voyons un exemple. La vingtième livraison hebdomadaire du Prisonnier du Bouddha commence avec nos héros approchant des bouddhas géants. Dans l’album, ceci correspond à la deuxième bande de la page 36. La première page originale se termine sur un gros plan de Fantasio se préparant à utiliser le G.A.G. [2] dans un but encore inconnu du lecteur, qui devait tourner la page pour connaître la suite. Cette case se retrouve maintenant au début de la page 37 et l’effet de suspense est complètement raté pour cette raison. La deuxième page de la livraison hebdomadaire se termine sur une chute encore plus dramatique : Spirou « escalade » la falaise à l’aide du G.A.G., mais voilà qu’il lâche prise... Cependant, le lecteur de l’album en est déjà à lire la case suivante, où il voit que finalement Spirou réussit à s’accrocher à la falaise. Nul besoin de tourner la page, encore moins d’attendre une semaine : tout ceci se passe en haut de la page 38, et personne n’a eu peur pour Spirou (l’exemple ci-contre permettra d’apprécier le résultat).

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Le Prisonnier du Bouddha fournit des exemples impressionnants de ces chutes perdues : il est probable que Greg, scénariste de ce récit, ait pris un malin plaisir à orchestrer ces chutes censées rendre invivable l’attente entre deux livraisons. En album, il aurait été intelligent de laisser ces chutes là où elles se trouvaient, soit en bas de la page. L’impératif de remontage rend la chose impossible.
Sans posséder les exemplaires originaux du Journal de Spirou, on peut facilement repérer les traces du rythme de parution original des récits de Franquin en examinant simplement la numérotation des planches. Il faut ici savoir que Franquin numérotait les livraisons hebdomadaires, et non pas les planches elles-mêmes. On peut le voir, par exemple, sur les deux premières pages des Voleurs du Marsupilami. La première instance de numérotation (le chiffre 1), se trouve sur la troisième bande de la page 4. La seconde, sur la deuxième bande de la page 6. Et ainsi de suite. Dans tous les cas, ces chutes sont perdues pour lecteur de l’album, à moins qu’il ne compte mentalement les strips en s’aidant de la numérotation. [3]

Il arrive que cette numérotation « flanche », pour diverses raisons. Voyons par exemple la page 6 du Voyageur du Mésozoïque : la troisième bande représente le début de la troisième livraison. Or, dans la parution originale, les deux bandes subséquentes sont liées ; on ne peut pas les séparer. Franquin a donc dessiné une nouvelle bande pour « boucher le trou » de cette page 6. L’ajout est flagrant même pour un non-connaisseur : le trait est plus gras, le lettrage, plus grand, et même le cadrage ne semble pas tout à fait semblable au reste.
Connaître le rythme de parution et le positionnement des chutes permet d’expliquer d’autres anomalies. Par exemple, page 24 du Prisonnier du Bouddha, fin du premier strip, le petit Chinois commence à expliquer sa découverte : « Près de chez nous, il y a la Vallée des Sept Bouddhas géants qui sont taillés dans la montagne... J’y passais, l’autre jour, quand... ». Mais, début du deuxième strip, le voilà qui répète plus ou moins ce qu’il vient de dire, comme s’il pensait que son interlocuteur (ou son lecteur) n’avait pas compris : « Oui, monsieur l’officier, dans la Vallée des Sept Bouddhas... Je revenais de Pou-Ding-Mou et... ». [4] Cette répétition est difficile à expliquer si on ne sait pas qu’entre ces deux cases, on vient de passer d’une livraison à une autre, et que la deuxième case sert en fait de récapitulatif, ce qui est utile et compréhensible si on suit l’histoire semaine après semaine. En revanche, si le rythme original de publication nous est inconnu, on est obligé de conclure à une maladresse des auteurs.

Ce rythme étrange de sept strips cesse en plein milieu de QRN sur Bretzelburg, alors que Franquin, souffrant, doit ralentir et même cesser temporairement de dessiner Spirou. Malgré tout, il continue Gaston Lagaffe, et le fameux « héros sans emploi » se voit soudain promu sur la couverture du journal en remplacement de Spirou et Fantasio. Le résultat est qu’au retour de QRN dans les pages du journal, la grille de parution se met à coïncider avec le formatage normal d’album : quatre strips par page, systématiquement. Les chutes tombent enfin au bon endroit. Malheureusement, l’auteur ne dessinera plus que deux autres récits (Bravo les Brothers et Panade à Champignac), avant de passer la série au jeune Jean-Claude Fournier qui commence alors Le faiseur d’or. [5]
Terminons en notant qu’il est étonnant que personne n’ait encore songé à publier les aventures franquiniennes de Spirou et Fantasio dans leur mise en page originale. Aucune « intégrale » parmi celles que nous connaissons [6] ne restitue cet aspect de l’œuvre. Nous espérons que notre analyse a pu montrer qu’il s’agit d’une lacune. [7]

[1] Excepté, il est vrai, les trois récits dessinés par Franquin en collaboration avec Roba, qui parurent tous trois d’abord dans Le Parisien libéré. Il s’agit de Spirou et les hommes-bulles, Les petits formats et Tembo Tabou.

[2] Le G.A.G., ou « Générateur Atomique Gamma », est un appareil futuriste inventé par un collègue du Comte de Champignac.

[3] La numérotation en elle-même peut parfois sembler erratique. Les deux planches d’une livraison portent souvent toutes deux le (même) numéro de livraison, ce qui peut porter à confusion. Plus tard dans sa carrière, particulièrement dans les récits en collaboration avec Greg et Jidéhem, Franquin numérotera ses planches de façon plus précise. Ainsi, la première planche de la quatrième livraison s’appellera 4A. La seconde planche de cette même livraison sera divisée en deux demi-planches, qui seront numérotées 4B1 et 4B2. Cette numérotation n’est pas systématique (Franquin l’oublie parfois) mais elle permet de retrouver plus facilement les chutes perdues.

[4] Divers indices nous portent à croire que le texte de cette bulle a été changé entre la prépublication et la parution en album, peut-être justement pour le rendre moins redondant. Nous ne pouvons malheureusement pas vérifier nos soupçons, ne possédant pas les numéros du Journal de Spirou correspondants.

[5] Il y aurait matière à digression sur cet album, auquel Franquin a participé, dessinant pour la dernière fois (du moins dans cette série) le Marsupilami. Mais notons qu’il a entièrement dessiné au moins six cases complètes (en pages 47 et 48 de l’album). La raison de ce remplacement provisoire reste obscur, mais on peut supposer que des questions d’échéancier ont forcé le maître à terminer au moins une fois le travail de l’élève.

[6] Par exemple : les intégrales chronologiques de Rombaldi, Niffle et Dupuis, ou bien la version intégrale de QRN sur Bretzelburg publiée par Dupuis en 1987, ou bien encore l’édition grand format du Nid des Marsupilamis récemment parue chez Marsu Productions. Toutes offrent des versions « remontées » des récits originaux.

[7] On pourrait facilement imaginer une édition restituant, non seulement les bandes dans le format original, mais également le bandeau titre du Journal de Spirou, avec le danger que ceci encouragerait une lecture inutilement « puriste » de l’œuvre en question.

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8 RÉACTIONS
#01
Remontages et démontages
Bien ! Plutôt que de rééditer les Spirou avec le bandeau titre, ce qui serait un poil lourdingue et entraînerait une lecture peu fluide, il faudrait juste que cet excellent article soit repris en avertissement d’une éventuelle réédition de qualité. D’ailleurs si vous m’y autorisez, je sens que je vais désormais insérer votre article dans les quelques Spirou à la vente dans notre modeste établissement !
>01
Remontages et démontages
vous avez mon autorisation. :)
par david t le 8 décembre 2006 | Répondre à ce message
#02
Remontages et démontages

Cher David,

Votre message n’est semble-t-il pas passé puisque Dupuis prépare une nouvelle intégrale des Spirou et Fantasio de Franquin et, comme on pouvait s’en douter, on aura droit au romantage de la version album. Voir ici

Dupuis ou Lombard ne feraient-ils pas mieux de sous-traiter la réalisation de leurs intégrales à Cornélius ou à L’Association ?

par Erwin Dejasse le 8 décembre 2006 | Répondre à ce message
>02
Remontages et démontages

pourquoi dupuis ferait-il une intégrale "non-remontée" alors que la quasi-unanimité des lecteurs ne savent pas que les versions existantes sont "remontées" ? surtout que dupuis pourra en profiter, dans mettons, cinq ans quelques, pour ressortir une intégrale correcte et refaire payer tous les gogos qui s’y sont fait prendre la première fois ?

et encore, je dis cinq ans, mais ça risque d’être long avant que les faits circulent. il y a encore des gens pour croire que le lombard n’avait "pas le choix" de faire leur réédition foireuse de chlorophylle à partir des films de la collection verte !

c’est ironique, non ? une bande obscure comme m le magicien est mieux rééditée que spirou et fantasio ou chlorophylle...

par david t le 8 décembre 2006 | Répondre à ce message
>02
Ne mélangeons pas tout !
Ce n’est quand même pas du tout la même chose qu’une piètre réédition de Chlorophylle. La version album a souvent bénéficié d’une parfaite qualité d’impression et a tout de même été entérinée et acceptée par les auteurs. J’imagine même qu’à l’époque ils étaient plutôt fiers de bénéficier d’une version album cartonnée. L’article soulève le fait qu’une bande publiée en feuilleton et en album présente des différences. On perd les "chutes" mais on y gagne en fluidité et en souffle épique. Finalement deux objets de lecture et deux approches différentes. Pourquoi l’une serait plus fidèle que l’autre et à quoi ? Reproduire en "albums" la version "périodiques" ne présenterait qu’un intérêt tout relatif, pour quelques érudits du "neuvième art". S’il ne fallait lire les œuvres que dans leur première présentation, il faudrait lire un grand nombre de bd américaines dont les épisodes ne tenaient qu’en un strip que dans des petits livres à l’italienne dont les pages ne seraient imprimées qu’au recto... Et pourquoi pas Rabelais seulement réédité avec sa typographie et son orthographe d’origine ? Mais je dérive. Il n’empêche qu’il est intéressant pour le passionné que je suis de connaître les éléments ici fournis.
>02
Ne mélangeons pas tout !

je suis d’accord pour ce qui est de la comparaison avec chlorophylle : spirou est bien mieux réédité, quoique d’après moi il y aurait moyen de faire mieux. ce que je voulais surtout noter, c’est que, considérant l’exemple chlorophylle, il ne faudrait pas s’attendre à voir une version de spirou "avec chutes" de sitôt. mais peut-être que j’y vais un peu trop fort avec mes comparaisons. :)

pour le reste, c’est un débat qu’il vaudrait mieux faire de vive voix !

par david t le 8 décembre 2006 | Répondre à ce message
>02
Ne mélangeons pas tout !
Suggestion éditoriale : puisqu’il n’y a pas de marché pour une édition papier "vintage", tout ça pourrait être disponible sur CDrom pour les historiens de la bd, pareil pour Tintin où la version journal est bien différente de la version album (qui, cependant, a bénéficié d’un travail de remontage incroyablement sérieux, et de première main).
par John Ho le 10 décembre 2006 | Répondre à ce message
#03
Remontages et démontages

Félicitations pour cet article très bien réalisé, même s’il nous révèle ce que Franquin disait déjà : ses chutes de bas planches parues dans le Journal Spirou tombaient irrémédiablement à plat lors du remontage en album.

Le but de ces chutes étaient de tenir le lecteur du Journal en haleine d’une semaine à l’autre. Une fois la première lecture effectuée ces chutes perdent leur vocation, donc l’intérêt est, je trouve, limité. C’est à mon avis un peu "utopique" de penser à une réédition respectant ces chutes (et les trous blancs ?) ou alors il faut réaliser un vrai travail éditorial comme pour Les vrais secrets de la licorne.

Pour ma part je suis plus interressé par les strips qui ont été coupés au "montage" lors de la parution de l’album.

C’est vrai que pour cela il faut s’inspirer de ce qui se fait pour Tintin (je pense au Temple du soleil version 1946 ou au récent A la recherche du trésor de Rackham le Rouge).

BRÈVES
D’ici de là-bas
25 janvier 2012
A l’occasion de l’édition 2012 du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, ARGH Association et Entre les cases proposent l’exposition « D’ici de là-bas », qui propose une géographie de la bande dessinée à hauteur d’artiste. Le commissariat en est assuré par Pierre-Laurent Daures (copinage inside). Rendez-vous est donné au 18 boulevard Pasteur (face au Pavillon Jeunes Talents) à Angoulême, du 26 au 29 janvier.
Neuf
4 décembre 2011
Ami lecteur, lectrice mon Amour, l’occasion était trop belle. Non seulement du9 s’apprête à faire peau neuve, mais voici que Cornélius (ami et admiré de longue date) vient d’installer ses nouveaux bureaux non loin d’Upian, notre habilleur officiel. Alors, histoire de fêter l’événement sous le regard bienveillant des deux parrains, sept auteurs viennent s’illustrer du 9 au 30 décembre prochains sur les murs de la galerie Since (211 rue Saint-Maur, Paris Xe) : Ludovic Debeurme, Nadja Fejto, Grégory Mardon, Fanny Michaelis, Hugues Micol, Giacomo Nanni, Benoît Preteseille — dignes représentants de cette nouvelle bande dessinée que Cornélius s’attache à découvrir et à faire connaître. Vernissage prévu le 9 décembre à 19h.
Tirer un trait/Tisser des liens
4 novembre 2011
Du 16 au 18 novembre 2011, le groupe de recherche sur la bande dessinée ACME organise le colloque international « Figures indépendantes de la bande dessinée mondiale : tirer un trait/tisser des liens », qui se tiendra à l’université de Liège (Place du XX août 7, 4000 Liège). Les trois journées de réflexion porteront sur les aspects historiques, thématiques et économiques des structures éditoriales qui relèvent ou se réclament entre autres dénominations de « l’indépendance ». Programme détaillé des interventions ici.
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