Scrublands de Joe Daly
En français Scrublands, publié chez L’Association
En anglais Scrublands, publié chez Fantagraphics Books
Chroniqué par Jessie Bi en octobre 2007

Sous-sol ? Souterrain ? Bas-fond ?
A être moins qu’au rez-de-chaussée dans la vie en société, à montrer deux « losers » plus perdus que perdants, deux « freaks » semblant porter en habits leur sincérité quand les plus nombreux la cachent, on finit toujours, si cela se fait en bande dessinée, par convoquer Crumb, Shelton, l’underground, [1] etc.
Donc Daly en serait, fils ou frère, portant d’autant plus loin cette mondialisation souterraine qu’il agit d’Afrique australe. Mais pourquoi en faire une fin en soi ? Pourquoi étiqueter d’emblée ce qui se démarque aussi par ses différences ? Car même avec une filiation artistique prestigieuse et reconnue, c’est identifier par de l’identifié, ne pas dire l’inconnu de cet inconnu, se rassurer, et ne pas se déranger de peur de l’être.

Joe Daly est du Sud, en bas des boussoles, bien au-delà de l’équateur. Il se sait, lui, au bout d’un monde occidentalisé orienté (au Nord) où les saisons sont inversées par rapport aux nombreuses bandes dessinées qu’il a pu lire. Il sait cette différence climatique et géographique, la fait sienne et la porte en titre. Le scrub est cette brousse semi désertique australe qui, si elle en rappelle d’autres, s’en distingue bien par sa maigre végétation vernaculaire. Et si le titre ne suffisait pas, l’auteur reproduit dès les premières pages une carte de la région du Cap [2] où il s’enracine, l’affirmant comme géographie intérieure par la création et l’ajout de différents repères et symboles de sa conception.
Le ranger uniquement dans ce style international underground perçu alors global, fait oublier son implantation identitaire locale revendiquée et affirmée. Parler exclusivement du lien de Daly avec ce qui devient un folklore d’époque [3] c’est comme s’étonner qu’il y ait une littérature de langue anglaise en dehors des Etats-Unis et de l’Angleterre et vouloir la réduire à un simple exotisme.

Cette perception de Scrublands est aussi en partie due à ce que le livre peut sembler être au feuilletage ou à une lecture hâtive, une sorte de compilation de différents travaux qui manquerait par conséquent de cohérence. Pourtant, et c’est aussi une des belle surprise du livre, il affiche une unité, une logique qui surgira à une lecture un tant soi peu attentive. Ces histoires viennent certainement de moments et de publications différentes, mais ici réunies, elles affichent un dessein où s’ébauche le deuil d’une vie étudiante vers une vie adulte pétrie d’inconnu, qui pourra être semi désertique ou semi fertile suivant le regard qu’on lui portera et/ou les émotions que l’on persistera à cacher.

Avec un humour caustique se jouant de l’absurde, des visions provoquées (fumette), et des errances urbaines, Daly montre mine de rien et par touches des personnages face à leur âge, leur ère et le sens qu’ils leurs donnent. Une latitude qui va de strips ou de planches gags à une histoire muette virtuose et onirique occupant les deux tiers de l’album.
Intitulée « Prebaby » et s’insérant au milieu du livre, elle en est le cœur littéral et symbolique, qui irradie un éternel retour inavoué (inconcevable peut-être) dont les autres histoires forment l’enveloppe, et les personnages qu’elles contiennent les protagonistes d’une quête gauchie par leur éternelle approximation du monde.
« Prebaby » renvoie à une antériorité autosuffisante et cyclique actualisant son aura dans un « pas savoir le dire », [4] et un « déboussolement » nonsensique qui, ici, fonde l’ambiance des autres histoires et l’humeur de leurs acteurs.
Une conséquence qui naît peut-être plus de la juxtaposition d’histoires que d’un plan prédéterminé de longue date, mais qui, tout en lui donnant cette valeur étonnante, reste conçue par l’auteur, à l’origine de leur répartition et des mises en couleur en renforçant l’effet.
Scrublands montre donc des « histoires enchaînées » faisant un récit, en étant aussi savamment déséquilibrées que ces images s’enchaînant pour composer toute bande dessinée.

[1] Et le psychédélisme si c’est en couleur.

[2] Une vielle carte des provinces du Cap, entre Mossel bay et Port Elizabeth, entre la province du Cap-Ouest et celle du Cap-Est, pas loin d’une autre frontière symbolique entre deux océans.

[3] Il est a noter que le style de Daly tient tout autant si ce n’est plus du style underground eighties qu’à celui systématiquement sixties/seventies auquel beaucoup de commentateurs réduisent son album.

[4] Elle prolonge son mutisme.

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