Six cent soixante-seize apparitions de Killoffer de Killoffer
En français Publié chez L’Association
Chroniqué par Xavier Guilbert en octobre 2006

Co-fondateur de L’Association, Killoffer a toujours traîné ses guêtres en marge, traçant en pointillés une carrière impertinente et surprenante. Recueil en forme de rétrospective, le récent Quand faut y aller trouve sa conclusion avec Einmal ist Keinmal, une histoire muette en écho (ou réminiscence) de Six cent soixante-seize apparitions de Killoffer, ouvrage démesuré et étonnant publié chez L’Association en 2002.
Après une introduction un rien onirique, Six cent soixante-seize apparitions de Killoffer débute pourtant comme beaucoup de carnets de voyage, alignant les observations de touriste en goguette, qui s’étonne de ce que « là-bas » peut être différent d’« ici » — récit inoffensif et banal, où l’on s’ennuit presque autant que l’auteur à la recherche de quelque chose à raconter.
Mais avant de partir pour quelques jours à Montréal, Killoffer a laissé de la vaisselle sale dans son évier, là-bas, chez lui en France. Et de cette inquiétude quant à l’état dans lequel il va la retrouver au retour, il va tirer le point de départ d’une autobiographie (dans le sens d’écrire sur soi) radicale et dérangeante.

On se souvient de ce passage dans Approximativement, où Lewis Trondheim tirait des doubles de sa bouche ouverte, dans une sorte d’auto-psychanalyse qui incarnait quasi-littéralement Moi, Ca et Surmoi. Sur le même principe, Killoffer se dédouble, se multiplie à chaque pulsion qui passe, construisant une multiplicité d’états de lui-même qui vont finir par explorer toutes les facettes de sa personnalité — et de ses désirs les moins avouables.
Ainsi, l’espace de son appartement va se retrouver envahi de Killoffers tous pires les uns que les autres — paresseux, bourrés, vomissant, fumant, jouant, etc. — submergeant petit à petit le Killoffer originel que l’on suppose être la bonne conscience de l’auteur, seul Killoffer (semblable à mille autres Killoffer) qui se rende compte de la gravité de la situation, et qui se demande comment tout cela va bien pouvoir finir.
L’idée n’est pas nouvelle — Calvin l’avait déjà fait avec son duplicator, ou Harold Ramis avec le fim Multiplicity — mais on la connaît plus sous la forme d’une fable morale édulcorée. Au contraire, on assiste ici à une lente descente dans l’horreur, le comportement des Killoffer de plus en plus nombreux devenant de plus en plus amoral — violent, sexuel, pour culminer dans un violemment sexuel qui marquera le point de non-retour. Un Killoffer va alors mettre fin à l’expérience, mais est-ce le bon ?

Le trait de Killoffer est parfait pour ce récit — à la fois précis et iconique, jouant à merveille sur les noirs et une certaine impassibilité des personnages (au faciès presque immuable), occupant l’espace de la page avec cette foule grouillante et uniforme sans pour autant perdre en lisibilité.
On pourrait se croire dans un livre-jeu « Où est Charlie ? » inversé, où l’on chercherait plutôt qui n’est pas Killoffer — mais en dehors des rares personnages qui se trouvent être l’objet de ses désirs (accortes jeunes filles légèrement dévêtues, entre autres), les autres n’existent pas, devenant des formes vaguement humaines dépourvues de toute identité.
Pour autant, cette mise en avant n’est pas affirmation de soi, mais au contraire une disparition du « Je », dans un récit où la conscience (suivant le cogito ergo sum de Descartes) disparaît progressivement, alors que les pulsions animales et primales prennent petit à petit le contrôle. Visualisation frappante de la multiplicité de l’individu, schizophrénie à grande échelle déclinée sur des pages démesurées, comme si tous ces Killoffers ne pouvaient se satisfaire d’un format plus raisonnable.

Livre extrême et dérangeant, Six cent soixante-seize apparitions de Killoffer peut enfin véritablement se prétendre, comme l’avait dit Willem, « l’autobiographie qui met fin à toutes les autobiographies » — dépassant le plaisir de la confidence pour toucher, d’une certaine manière, au dégoût.
« L’enfer, c’est les autres » disait Sartre. Pour ce qui est de Killoffer, la preuve est faite.

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2 RÉACTIONS
#01
Six cent soixante-seize apparitions de Killoffer
Excellent livre, mais rendons à Cesar ce qui lui appartient. Sans la couverture du Approximativement de L.T, pas de 676. Cet isolement des composantes de l’identité est d’ailleurs, à mon sens, plus forte chez Trondheim. Plus pudique, ou moins explicite, il ne perd rien en puissance d’evocation ni en propos. En tous cas voila bien deux belles victimes de cet « ordre de parade » dont parlait Gusdorf à propos des autobiographes. Et puis Killofer est largement plus virtuose pour ce qui est du dessin.
par Steph du aaablog le 13 octobre 2006 | Répondre à ce message
>01
Six cent soixante-seize apparitions de Killoffer

Killoffer a bossé pour Renaud. Et franchement, ça me bloque complètement, parceque ça fait longtemps que les chansons de Renaud m’agacent à un plus haut point.

Vous pensez qu’il a lu les textes ? C’est une question d’argent ?

par Paulette le 25 avril 2007 | Répondre à ce message
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Splendor No More
12 juillet 2010
L’auteur d’American Splendor et l’une des figures emblématiques de l’autobiographie en bande dessinée, Harvey Pekar s’est éteint hier à 70 ans. Il laisse derrière lui son « grand œuvre », chronique personnelle illustrée tour à tour par R. Crumb, Spain Rodriguez ou encore Joe Sacco, entre autres noms remarquables. En 2003, il avait été incarné à l’écran par Paul Giamatti.
Coupés du Monde
12 juin 2010
Aux flâneurs de la capitale réfractaires aux sirènes du ballon rond, les jours qui viennent s’annoncent riches en horizons à explorer. Pour commencer, Thomas Ott s’expose du 11 juin au 17 juillet à la Galerie Martel (17 rue Martel dans le 10e). Ensuite, histoire de continuer à célébrer les XX ans de l’Association, Benoît Jacques prend la suite de Nine Antico et de Grégoire Carlé et « s’installe » du 15 juin au 17 juillet à Super-Héros (175 rue St Martin dans le 3e). Enfin, on pourra aller admirer le travail de Dominique Goblet & Nikita Fossoul et Aurélie William Levaux du 18 juin au 18 juillet au Monte-en-l’Air (71 rue de Ménilmontant / 2 rue de la Mare dans le 20e).
Ah oui, et puis sinon, il paraît qu’il y a aussi quelque chose au Palais de Chaillot jusqu’au 28 novembre... alors bonne(s) visite(s).
Joli mois de Mai
30 avril 2010
Avis aux amateurs : ce mois de mai promet d’en éblouir plus d’un.
Tout d’abord, du côté de nos voisins Suisses, on pourra aller goûter à l’édition 2010 du Festival Fumetto (à Lucerne, du 1er au 9 mai), qui propose un superbe plateau d’expositions consacrées à Jack Kirby, Emmanuel Guibert, François Avril, Thomas Ott, Chihoi, Nicolas Mahler, Brecht Evens, ou encore Nadia Ravicioni. L’ensemble du programme détaillé est disponible sur le site du Festival.
Et pour ceux qui seraient plutôt parisiens, ils pourront toujours tourner leurs regards du côté de la Galerie Martel, qui exposera du 5 mai au 5 juin des originaux de R. Crumb.
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