
Joe Sacco est pratiquement l’inventeur d’un nouveau genre de bande dessinée : le reportage subjectif dessiné. Il avait marqué les esprits par son impressionnant travail dans Palestine, un récit touffu qui relatait son séjour dans les territoires occupés.
La force de Sacco, c’est de proposer un regard particulier sur son sujet, qui n’aurait pu être traité autrement qu’en bande dessinée. A ce titre, Sacco ouvre véritablement de nouvelles voies à la bande dessinée.
Soba se construit à peu près de la même manière que Palestine mais raconte cette fois le séjour de l’auteur américain en Bosnie. Sacco fixe son attention sur un acteur du drame yougoslave, Soba donc, rock-star, peintre, démineur, combattant, fantôme perdu dans ce suicide d’une nation européenne.
Si on est peut-être un peu moins touché par ce portrait d’un Corto Maltese bosniaque que par les récits des palestiniens des précédents ouvrages, on ne ressort pas moins de la lecture assez troublé par la force de l’évocation de l’actualité.
Voilà en tout cas de quoi patienter avant la sortie de Safe Area Gorazde, qui s’annonce comme le pendant yougoslave de l’indispensable Palestine.
A la première lecture, Palestine de Joe Sacco m’avait un peu déçu. J’avais en tête Maus de Spiegelman, et Palestine ne soutenait pas la comparaison à mes yeux. Je sais aujourd’hui que mes exigences étaient mal placées : Palestine est un album dense et oppressant, loin du « confort » distancié que je pouvais ressentir en lisant Maus. Avec Palestine, Joe Sacco s’attaquait au présent, à mon présent, et me prenait à partie, non seulement comme lecteur, mais aussi comme acteur-témoin de cette Histoire avec un grand H. Car si Maus fait partie des ouvrages qui cherchent à tirer des leçons de l’Histoire, Palestine est de ceux qui vous rappellent que ces leçons n’ont pas été retenues.
Au premier abord, l’approche graphique de Joe Sacco ne m’avait pas convaincu, et j’avais été irrité par sa mise en page et ses cadrages. Ensuite, j’ai commencé à m’imprégner de cet autre langage qu’il construit : par ses cadrages, il pose le rythme de ses récits, à la manière de ces bribes de phrases qu’il jette sur ses planches et que l’on attrape à la volée.
Avant d’en venir à Soba, permettez-moi une autre digression. Si je me suis remis à lire de la bande dessinée, c’est en découvrant des auteurs indépendants qui ne choisissaient pas le parti du tout-fiction, mais qui décidaient de parler d’eux-mêmes, de leurs vies, du présent, qui osaient s’inscrire dans une réalité — la leur, la mienne. En opposition avec ces « bédés », que je pouvais voir dans les grands magasins et autres super-marchés de la culture, qui ne semblaient contenir que de l’aventure aux relents militaires, une fantasy bien peu héroïque ou un humour pas toujours drôle.
Néanmoins, j’ai commencé à constater un vide, une absence. Récemment, des cinéastes se sont engagés aux côtés des sans-papiers. Régulièrement, des films s’attaquent à des sujets de société.
Mais où sont les auteurs de bandes dessinées ? Combien me parlent du monde dans lequel nous vivons ? Pourquoi ne s’ancrent-ils pas plus dans le social et le politique ? Ne serait-ce que parce qu’elle comble ce vide, Soba est une oeuvre importante.
Soba est le premier volume d’une série qui vise à raconter, autour de la vie d’une personne, la Bosnie de la guerre et celle d’aujourd’hui.
Je ne vous le résumerais pas, car un témoignage n’est pas résumable. Sachez seulement que Soba est un jeune homme de 27 ans, soldat et citoyen, mais également peintre, musicien, poète et surtout un homme de son temps qui aime les Red Hot Chili Peppers, Corto Maltese et draguer les filles. Quelqu’un qui ressemble à beaucoup de lecteurs de bandes dessinées, auquel il est donc facile de s’identifier.
Au-delà du reportage se trouve l’ombre d’un autre homme, l’auteur lui-même.
Quand Soba parle de cette guerre et comment elle a forgé sa personnalité ; quand il souligne qu’elle lui a apporté célébrité et reconnaissance (il a d’ailleurs refusé de quitter Sarajevo alors qu’on lui proposait de partir en Italie, pour peindre, tous frais payés, non pas par devoir ou par patriotisme, mais pour ne pas n’être qu’un autre réfugié de Bosnie) ; il est difficile de ne pas penser au parcours parallèle de Joe Sacco, auteur de bandes dessinées sur la guerre du Golfe et sur la Palestine ; conscient qu’il est à la fois témoin et voyeur, écoeuré par la guerre mais ayant besoin d’elle pour faire son oeuvre.
Soba est un album important. Pour ce qu’il est et pour ce qu’il représente en tant que bande dessinée contemporaine. Parce qu’il nous rappelle que la bande dessinée ne se résume pas au divertissement, qu’elle est un véritable médium d’expression qui bénéficie aussi d’auteurs soucieux d’intégrer leur conscience sociale et politique dans leur démarche artistique.
PS : Le lecteur intéressé par le travail de Joe Sacco pourra se procurer Zero Zero n°15 et son récit : « Christmas with Karadzic » ; il pourra également trouver une démarche similaire dans le récit impressionnant d’un auteur serbe, Aleksandar Zograf, dans Lapin n°19.
L’auteur d’American Splendor et l’une des figures emblématiques de l’autobiographie en bande dessinée, Harvey Pekar s’est éteint hier à 70 ans. Il laisse derrière lui son « grand œuvre », chronique personnelle illustrée tour à tour par R. Crumb, Spain Rodriguez ou encore Joe Sacco, entre autres noms remarquables. En 2003, il avait été incarné à l’écran par Paul Giamatti.
Aux flâneurs de la capitale réfractaires aux sirènes du ballon rond, les jours qui viennent s’annoncent riches en horizons à explorer. Pour commencer, Thomas Ott s’expose du 11 juin au 17 juillet à la Galerie Martel (17 rue Martel dans le 10e). Ensuite, histoire de continuer à célébrer les XX ans de l’Association, Benoît Jacques prend la suite de Nine Antico et de Grégoire Carlé et « s’installe » du 15 juin au 17 juillet à Super-Héros (175 rue St Martin dans le 3e). Enfin, on pourra aller admirer le travail de Dominique Goblet & Nikita Fossoul et Aurélie William Levaux du 18 juin au 18 juillet au Monte-en-l’Air (71 rue de Ménilmontant / 2 rue de la Mare dans le 20e).
Avis aux amateurs : ce mois de mai promet d’en éblouir plus d’un.