Street Angel de Brian Maruca & Jim Rugg
En anglais Publié chez Slave Labor Graphics
Chroniqué par Tanuki en juin 2008

La série Street Angel de Brian Maruca et Jim Rugg s’inscrit dans une riche tradition de récits d’action/aventure mettant en scène des justiciers combattant le Mal et/ou le Crime. De Batman aux Watchmen, en passant par le Punisher, le Taxi Driver ou le Justicier de New York, la figure du vigilante s’impose comme un élément récurrent de la culture populaire américaine, et particulièrement des comic-books. Mais l’ambition de Maruca et Rugg ne se limitait pas à seulement broder à partir de situations vues et revues : grande ville décadente, violence rampante, minorités ethniques à la dérive, (super-)criminels à foison... Pour leur Street Angel, au titre/nom évocateur, ils désiraient en fait renouer avec le fun désuet des vieux comics de divertissement, qu’on dit si absent de nombreux comics d’action contemporains. Et pour cela, ils mélangent à une base solide d’action efficace nombre d’éléments humoristiques jouant sur le décalé, l’absurde et la parodie.

Ainsi, le Street Angel éponyme se révèle être (en lieu et place d’un milliardaire amateur de chiroptères, par exemple) une jeune fille, orpheline, SDF, « élevée par les rues ». Grâce à ses techniques invincibles d’arts martiaux et sa maîtrise du skateboard, elle fait régner l’ordre dans sa banlieue mal famée, ghetto de la population ninja.
Dans le premier épisode, elle doit délivrer la fille du Maire, kidnappée par un dangereux savant fou. Ce géologue mégalomane tente de recréer la Pangée terré dans son repaire secret. Mais ses cohortes d’hommes de main ninjas ne feront pas le poids contre Jessie « Street Angel » Sanchez, qui déjouera (par hasard) le plan, au prix de quelques égratignures et d’une chaussure perdue.

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La série se décline évidemment en épisodes autonomes, pouvant être lus indépendamment, [1] aux intrigues simples et directes. C’est en fait Jessie, unique personnage majeur récurrent, qui assure le lien entre les différentes histoires, au travers desquelles elle impose clairement son autorité maussade (et sa science du combat). Car les auteurs se permettent de notables variations au fil des épisodes, tant dans les thématiques utilisées, que dans les ambiances et le rendu graphique. [2]
Les trois premiers numéros sont ainsi de franches parodies/détournements de comics d’action. Toutefois, dans le deuxième épisode, ce sont surtout les éléments contemporains qui assurent l’humour. En effet, avec l’irruption de Cortez et ses conquistadors, on assiste à un « Ninja Vs. Pirate » très hype, contrairement au plus classique épisode précédent. Quant au troisième numéro, avec une Jessie sérieusement blessée devant affronter de dangereux satanistes, il se teinte d’une ambiance plus sombre et menaçante.

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Le quatrième épisode est le plus singulier, à tous les niveaux. On y suit Jessie à la recherche de nourriture, lors d’un dimanche tranquille. Nul combat ici, juste la compagnie d’autres SDF et la honte d’être aperçue dans une poubelle par une camarade de classe. La mise en page se simplifie pour cette tranche de vie, avec un gaufrier quatre par deux, entrecoupé de grands et évocateurs paysages urbains. Malgré tout cela, l’épisode s’intègre sans problème à la série, grâce à sa cohérence avec le personnage de Jessie. Il enrichit même son portrait qui, loin de se limiter à celui d’un justicière dur à cuire, dévoile peu à peu une pré-adolescente plausible, pas très futée, avec ses complexes, son caractère difficile et un cynisme encore teintée de naïveté juvénile.
Enfin, le cinquième numéro se distingue par l’introduction de la blacksploitation et une action plus violente. Jessie y prend la défense d’un ex-héros noir vieillissant contre une bande de péquenauds racistes sur-armés. La parodie se fait alors pastiche avec l’inclusion de fausses planches vintage et hilarantes d’un comic-book des années 70 sur le jeune héros, nommé Afrodisiac. Du côté de l’action, les séquences de fusillades frénétiques ont la part belle, à l’opposée des combats à mains nues des premiers numéros. Jim Rugg s’essaye alors à un style plus réaliste et à quelques doubles pages chargées et sanglantes, rappelant Geof Darrow.

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Le procédé derrière Street Angel n’est pas forcément nouveau — on pensera par exemple au Amazing Screw-on Head de Mike Mignola, [3] farce jubilatoire en marge de son sérieux Hellboy, ou au plus récent Bookunter de Shiga, avec son Jack Bauer des bibliothèques.
Mais Maruca et Rugg gèrent, assument même, les éléments éclectiques qui composent leur série avec un aplomb remarquable. Parodies, gimmicks détournés et absurdités servent avant tout le plaisir de lecture, au même titre que les combats, les interactions (comiques ou pas) entre les personnages ou les variations graphiques de Rugg. Les auteurs se refusent également à la facilité du kitsch et du rétro, tout comme ils évitent de surexploiter leurs idées, voire de les brandir ostensiblement au nez du lecteur, au contraire de tant d’autres parodies ou comics d’action. Cette humilité leur permet de livrer des aventures franches et efficaces, fortes d’un fun qui l’est tout autant.
Ils accomplissent ainsi leur retour aux racines du comics de divertissement, tout en gardant une personnalité et un humour bien contemporains, typiques des comics indépendants d’éditeurs comme Slave Labor ou Oni Press. A cet égard, leur exercice s’avère une réussite, indéniable pour le lecteur en quête d’humour décalé.

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En attendant le retour, heureusement programmé pour cet été, de Jessie Sanchez dans de nouvelles aventures, on pourra pour patienter traquer les diverses apparitions du jeune Afrodisiac. Maruca et Rugg lui ont en effet imaginé quelques aventures très blacksploitation et jouissivement parodiques, dans la lignée de celles entre-aperçues dans Street Angel. Et le résultat (jusqu’aux planches faussement vieillies) n’est pas sans rappeler ce que certains auteurs des Requins Marteaux font subir aux vieilles bandes-dessinées. C’est certes moins méchant et mauvais esprit que le Journal de M. Ferraille, toutefois Afrodisiac se révèle une extension particulièrement divertissante à lire, voire même un pastiche plus réussi, que la série originelle.

[1] Auxquels il faut rajouter quelques histoires courtes publiées en marge des cinq comic-books parus à ce jour.

[2] On pourra d’ailleurs ici citer les quatrièmes de couverture des comic-books originaux qui sont reproduites dans l’actuel TPB. Chacune parodiait un type de couverture différente, faisant preuve d’un éclectisme remarquable : pin-up pulpeuse à la Jim Lee, Eightball de Dan Clowes, JtHM de Jhonen Vasquez, strip début du 20e siècle et manga à l’américaine (plus une fausse Kirby finalement inutilisée).

[3] Influence avouée de Jim Rugg pour Street Angel.

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