Swamp Thing (t1) Racines de Steve Bissette & Alan Moore & John Totleben
En français Publié chez Delcourt (Contrebande)
Chroniqué par Sylvie Fontaine en juin 1998

Enfin traduit The Swamp Thing émerge du marais glauque de l’oubli grâce à Delcourt. Merci Delcourt !

Cette nouvelle version signée Steve Bissette, John Totleben et Alan Moore fait valdinguer les poncifs du genre. La créature grumeleuse, vouée à rejoindre la cohorte des héros un peu toc et kitsch fait peau neuve et peut désormais, ruisselante et spongieuse, scintiller dans nos imaginaires.
Alan Moore, également scénariste du prodigieux Watchmen y est pour beaucoup et l’on trouve déjà dans Swamp Thing tout ce qui fait la marque de ce superbe auteur.

Richesse narrative, complexité de l’intrigue, profondeur psychologique, jeux de résonances entre le verbe et le visuel, utilisation subtile et raffinée des différents temps du récit, fluidité du passage d’une scène à l’autre, utilisation du commentaire, de la voix off, du cri, du tic vocal, de la pensée interrompue, souvenirs, séquences oniriques ... tout se mélange, se raccorde sans jamais nous plonger dans la confusion et nous donne une prodigieuse sensation de vie en restituant sa richesse et sa complexité.
Swamp Thing est une créature vivante, touffue, en quête d’elle-même. Cette quête d’identité doublée de l’histoire de la chute de Jason Woodrue permet à Moore de brasser des thèmes qui par le jeu des oppositions viennent renforcer la richesse du récit : intérieur/extérieur, ascension/chute, monstruosité/normalité, santé/déraison, monde naturel/monde technologique, etc ...

A la variété des thèmes abordés s’ajoute un jeu de résonances qui donne à l’oeuvre une largeur, un espace où elle se déploie et respire : à l’enchevêtrement des pensées, des actions et du temps réponds le foisonnement végétal. L’abolition des frontières entre passé et présent dans le fil du récit est doublée d’une abolition entre intérieur et extérieur (la créature et Jason communiquent directement avec le monde végétal).
Dans ce récit, tout communique, se répond dans un ballet action/réaction sans fin ; les pensées circulent, les temps se mélangent, les mots résonnent, reliant les êtres les uns aux autres. Et il semble bien que ce soit cette idée de lien, de communication qui sous-tende l’histoire de Swamp Thing. Tout l’art de Moore, toute la fluidité du récit avec ses passages, ses glissements, renforce brillamment l’idée d’échange entre l’homme et l’autre, l’homme et son écosystème.
Swamp Thing est un représentant idéal de la communication absolue avec son milieu puisque celle-ci est naturelle, immédiate, instinctive, libérée de la domination de l’intellect. Et si les hommes dans leur triste folie, oublient ou bafouent ce lien, Swamp Thing lui, est finalement gagnant puisqu’une fois détaché de sa chair et des émotions humaines qui y sont liées il accède à une perception totale, cosmique et heureuse, loin des distinctions intérieur/extérieur, enfin harmonisé dans l’unité.

En conclusion, je demanderais à Delcourt de publier rapidement la suite de Swamp Thing afin que nous n’attendions pas trop longtemps notre pâture de verdure.

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