Tantrum de Jules Feiffer
En français Tantrum, publié chez Mécanique Générale
En anglais Tantrum, publié chez Fantagraphics Books
Chroniqué par Julie Delporte en novembre 2008

Les éditions québécoises Mécanique générale proposent la tardive traduction française de Tantrum (grosse colère), écrit en 1979 par l’Américain Jules Feiffer. Une crise éloquente de la quarantaine, entre douce moquerie et amère tendresse.

« Léo, tu as des responsabilités. » « Ne prononce pas ce mot ! Je le déteste ! Je le déteste ! » Dans un « Waaaaa » envahissant toute la page, Léo s’enfuit du bureau du juge, où sa femme Carole l’avait traîné.
Léo a 42 ans, une femme, deux enfants. Il s’emmerde au boulot. Le soir, il s’assoit sur le rebord de la fenêtre, au troisième étage, et regarde dans le vide. On appelle ça une dépression. Cela touche plein d’hommes mariés, et sûrement autant de femmes. Alors Léo, au bout du rouleau, se roule par terre, hurle « Maman » et se transforme en enfant. Là, comme ça, sur le sol, en couche-culotte.
Léo a deux ans, une femme, deux enfants. L’histoire de Tantrum démarre ainsi, et tout y passe, telle une sublimation de la crise de la quarantaine : la compétition avec l’unique frère qui semble avoir tout réussi, la recherche de l’attention de ses sœurs, l’accès à la figure du père qu’il ne faut jamais déranger et, enfin, la mère, objet de tant d’amour et de haine, qui lui ferme sa porte et son cœur. Léo cherche alors l’amour dans les bras d’autres femmes. Il voudrait que celles-ci « lui pincent les joues, lui tapotent le ventre, le dorlotent avec douceur et dévotion ». Rien que cela.

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Le personnage de Léo n’est pas le seul à être en colère dans Tantrum. Il y a fort à parier que Jules Feiffer ait usé de la sienne pour écrire une telle diatribe contre le monde des adultes. Car tout son trait crie : un premier jet vif et rapide, un lettrage exagéré (que l’éditeur Jimmy Beaulieu a pris soin de reproduire soigneusement à la main dans sa version française, merci à lui) et surtout l’expression d’urgence édifiant les visages dessinés. On pourrait presque imaginer l’auteur déchirer son papier d’un coup de plume trop violent. La bande dessinée compte trop peu d’exemples où le trait soutient si bien le propos. Le style adopté ici par Feiffer — un brouillon virtuose aux multiples passages de crayons — ne s’est guère épanoui par la suite que dans quelques œuvres de Blutch, notamment dans C’était le bonheur (Futuropolis, 2005).

Une image par page, une scène par image : publié la première fois en anglais en 1979, l’ouvrage emprunte au style du dessin de presse. Influence peu étonnante, puisque Jules Feiffer l’a abondamment pratiqué, pour le Village Voice, le Los Angeles Times ou d’autres journaux. Mais c’est bien une longue histoire qu’il raconte dans Tantrum, inaugurant, dans les pas de l’auteur Will Eisner dont il a été l’assistant, ce que l’on appellera aux États-Unis le graphic novel. À la différence près que Feiffer avait baptisé son genre de narration « novel in cartoons » (roman en dessins). [1]

La seule critique que j’oserai formuler envers Feiffer — mais elle est subjective — est le point de vue un brin trop masculin de sa narration. Le caractère des personnages féminins manque de peu de froisser la lectrice moderne que je suis. La mère est peu avenante, la secrétaire (celle du frère du protagoniste Léo) est célibataire et amante de son patron — joli cliché — pendant que la femme de ce même frère, obsédée par son corps, se laisse doucement mourir d’anorexie. Enfin, Carole, mariée à Léo, crie aux responsabilités. Cette peinture peu valorisante m’apparaît comme le seul élément daté de Tantrum : le tableau sonnerait légèrement faux s’il avait été écrit 30 ans plus tard, alors que le glamour actuel voudrait plutôt que l’on présente des femmes égales aux hommes, tout autant capable que Léo de folle nostalgie envers leur enfance.

Heureusement, la conclusion de l’histoire rachète sa part aux femmes. On ne la dévoilera pas, mais elle est, en bon pied de nez, aussi comique que rassurante, nous laissant refermer un petit chef-d’œuvre qui a finalement très peu vieilli.

[1] Le théoricien Scott McCloud cite Tantrum dans Reinventing Comics (éditions Harper Collins pour la version anglophone, Delcourt pour la version française à mon avis très mal traduite). « A few works, like Jules Feiffer’s Tantrum published a year later, followed Eisner’s lead closely (though Feiffer went with “novel in cartoons”) and further demonstrated the possibilities of long-form comics. »

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