![]() |
||
| (c) Vincent Cuvellier & ®obin / Extrait de "Le temps des Marguerite" | ||

C’est simple. Sur la page le passé est en haut parce qu’il a l’ascendance, et le contemporain est en bas parce qu’il en découle, peut-être aussi parce qu’il est dans un présent à découvrir et non à raconter.
Pour que les choses soient plus claires, les époques sont précisées : 1910 et 2010 ; mais aussi constamment distinguées par une limite [1] et des couleurs qui sont orangées, chaudes et aurorales pour le début du XXe siècle, bleues, froides, semblant dans le décours pour le XXIe. [2] Le lien entre ces complémentaires est un violet/bordeaux donnant leurs ombres aux deux époques, et teintant la robe clef [3] des deux Marguerite.
Nous sommes en Mai de chacune des années, mois des métamorphoses et des enthousiasmes, et points de départ où l’Histoire/histoire parallèle peut commencer.
Les aiguillages où les deux fillettes « s’échangeront » d’époque sans se voir, seront d’étroits passages balisés par le portrait d’une femme au regard « fanal » énigmatique, qui pouvait être le portrait de la sulfureuse tante Léonora dont on n’ose prononcer le nom en 1910, qui pourra être celui d’une sensuelle princesse antique ou d’une magicienne un siècle plus tard. Pour les deux époques, elle serait comme une diseuse de bonne aventure atemporelle, qui ne prédirait plus l’avenir, mais en ferait un présent pour Marguerite 1910 et un passé inconscient d’un futur catastrophique réalisé quatre ans plus tard dans la grande guerre, pour celle de 2010.
Si les deux époques sont mises en parallèle, c’est moins pour dire une évolution/progression, que favoriser un certain relativisme. [4] C’est là l’intelligence du livre et sa leçon principale. Montrer qu’un présent se définit certainement moins par le degré de sophistication d’un confort matériel dont il serait facile de faire notre gloire au XXIe siècle, que par des habitudes prises comme repères rassurants (confortables) allant jusqu’à charpenter, voire se confondre, à la morale et l’intelligence.
Marguerite 2010 est (comme nous tous) outrée par ces africains présentés dans un parc comme des animaux dans un zoo, mais cela tient moins à son intelligence qu’à ceux qui l’ont précédés, qui ont su s’en offusquer même marginalement dès cette époque, pour en faire les germes de ce qui aujourd’hui est devenue une évidence. De la même manière, si Marguerite 1910 semble « coincée » dans ce siècle « libéré », cela ne devient plus une question de morale et/ou de tempérament, mais d’éducation et de culture profondément autre.
Finalement, la seule vraie et belle constance qui découle de ce parallélisme sera l’enfance, avec son envie de grandir malgré tout, de voir devant en disant plus tard « je serai... » ou « je voudrais être... ». Un relativisme naturel en quelque sorte, que Le temps des Marguerite essaye à sa manière de développer pour que plus tard, l’adultat venu, il se poursuive en ouverture d’esprit, de tolérance et de réflexion.
La structure en parallèle simultanée sur plusieurs planches reste très rare en bande dessinée. De mémoire — et pendant la rédaction de cette chronique — je ne peux citer comme autres exemples que la célèbre séquence des Héros de l’équinoxe de Jean-Claude Mézière et Pierre Christin, Escape de Patrick Mc Eown ou les deux volumes des Trois Chemins de Garcia et Lewis Trondheim. Avec de telles compositions, la lecture se supplémente d’une belle complexité en pouvant se faire sur plusieurs axes, acquérant une richesse en échos aussi bien dans la proximité que l’éloignement des différents fils narratifs. Ce livre fait presque redécouvrir cette possibilité en en faisant moins une virtuosité qu’une possibilité de plus, un peu laissée de côté.
Le temps des Marguerite est sorti en Octobre 2009. Pendant trois mois il parlera donc d’une année du futur, puis de quatre mois au même temps, puis enfin d’un étrange mois de Mai à venir où deux jours seront le présent de deux fillettes autrement « présentes » à leur siècle.
Passé ces mois et l’année 2010, ce livre sera alors le témoignage de notre contemporain bleu, devenu le passé maussade d’une époque refroidie par l’avenir, mettant son ultime espoir dans l’enfance et son incarnation littérale d’un futur.
[1] Sorte de flèche du temps devenue segment en étant en miroir.
[2] Les lendemains qui chantent n’ont plus cours.
[3] « Passe-partout » pourrait-on dire.
[4] En cela le titre du livre est très bien trouvé. Il fait référence « Aux faucheurs de marguerites », c’est-à-dire aux premiers pionniers de l’aviation, symbolisant le progrès de l’humanité en réalisant son plus vieux rêve, et aussi à une fleur qui a disparu des près pour cause d’agriculture intensive et donc de pollution. D’un côté l’aube du progrès, de l’autre une forme d’impasse, deux points qu’entretient le récit à travers le meeting de Blériot pour l’année 1910 par exemple, ou le bruit, la fumée des voitures pour l’année 2010.
Alors que la rentrée approche, un petit coup de rattrapage sur les différents prix décernés outre-Atlantique par nos amis américains, où l’on découvre des catégories aussi originales qu’excitantes — il faut avouer qu’entre “Best Biographical, Historical or Journalistic Presentation”, “Best U.S. Edition of International Material — Asia” ou encore “Best Previously Published Graphic Album”, on ne sait que choisir. Voici donc les résultats des Eisners (décernés le 23 juillet), les lauréats des Harveys (annoncés le 29 août), et les nominations des Ignatz (à venir pour le 11 septembre). En résumé : Asterios Polyp, The Walking Dead et CHEW ont gagné plein de babioles, et la sélection des Ignatz est (comme souvent) de haut vol. Voilà pour le cru 2010 — l’année prochaine, ça recommence.
L’auteur d’American Splendor et l’une des figures emblématiques de l’autobiographie en bande dessinée, Harvey Pekar s’est éteint hier à 70 ans. Il laisse derrière lui son « grand œuvre », chronique personnelle illustrée tour à tour par R. Crumb, Spain Rodriguez ou encore Joe Sacco, entre autres noms remarquables. En 2003, il avait été incarné à l’écran par Paul Giamatti.
Aux flâneurs de la capitale réfractaires aux sirènes du ballon rond, les jours qui viennent s’annoncent riches en horizons à explorer. Pour commencer, Thomas Ott s’expose du 11 juin au 17 juillet à la Galerie Martel (17 rue Martel dans le 10e). Ensuite, histoire de continuer à célébrer les XX ans de l’Association, Benoît Jacques prend la suite de Nine Antico et de Grégoire Carlé et « s’installe » du 15 juin au 17 juillet à Super-Héros (175 rue St Martin dans le 3e). Enfin, on pourra aller admirer le travail de Dominique Goblet & Nikita Fossoul et Aurélie William Levaux du 18 juin au 18 juillet au Monte-en-l’Air (71 rue de Ménilmontant / 2 rue de la Mare dans le 20e).