La Trilogie (No mas pulpo - No mas chorizo - Que cigares) de Joe G. Pinelli
En français Publié chez PLG
Chroniqué par Loleck en janvier 1999

Pinelli, je suis longtemps passé complètement à côté. Je connaissais de nom, j’avais feuilleté quelques planches, je n’avais jamais eu le coup de foudre. Le dessin me semblait très touffu, presque brouillon, pas attirant.
Et puis, presque par hasard, il y a quelques semaines, je suis tombé sur le coffret [1] édité par PLG et comprenant la trilogie No Mas Pulpo (1990), No Mas Chorizo (1992) et Que Cigares - Unicamente puros (1993). Non seulement il y a dans le coffret en carton fort trois belles sérigraphies deux couleurs, tirées de trois cases de la trilogie, mais en plus (le croirez-vous) la trilogie est finalement très attachante.

Pinelli est un sale con hâbleur, maladroit, obsédé, alcoolique, râleur, borné, cabochard, et de mauvaise foi. Ces trois récits montrent trois tranches de sa vie, sans idéalisation, sans complaisance, sans souci de l’authenticité non plus.
Dans No Mas Pulpo, Pinelli raconte un voyage à Barcelone avec des amis et sa copine du moment, une israélienne torride à l’accent chuintant. Les moments de grâce, l’ennui, les copains et les souvenirs s’enchaînent à la recherche de la ville elle-même et de ses ambiances.
Puis, dans No Mas Chorizo, on est de retour à Liège, où Pinelli traîne de bière en bière, de zone en zone, entre deux culs et deux cuites, à ressasser ses aphorismes et ses doutes. On s’habitue au cigare perpétuellement vissé au bec, à la grande silhouette musculeuse et dégarnie, à l’obscénité brutale et sans apprêt, à la syntaxe chaotique [2].
Enfin avec Que Cigares, à l’occasion d’un retour à Barcelone, le récit se disloque. On avait du mal à suivre, cette fois on ne suit plus rien. Des épisodes se chevauchent, on reconstitue parfois, parfois non. Il faut accepter de se laisser entraîner dans les tentatives de Pinelli pour résumer en même temps une existence, des odeurs, des souvenirs, des ambiances, des ombres fraîches, des promenades nocturnes. Dans le même temps le dessin s’assagit, s’espace, prend son temps. On sent moins d’urgence du trait (mais toujours autant de nids-de-poule dans le langage).

Et dans tout ça Pinelli semble sans relâche chercher un truc qu’il a perdu, ou qu’il n’a jamais eu, un bien-être fugitif, une sérénité enfuie. La maladresse calculée du trait et du texte, c’est le passeport formel qu’il faut pour entrer dans la danse.
Alors voilà, il faut plonger. Le récit est brut, plein de ruptures, de cloques, d’aspérités : il faut s’habituer au rythme, aux ellipses, ne pas chercher de logique. Et puis il faut avaler le trait noir et dense, goudronneux. Pinelli n’essaye pas de faire joli. Il essaye de raconter la vie en juxtaposant des tableaux, des encadrés statiques, très contrastés, parfois complètement déformés. Les corps sont disproportionnés, les perspectives se gondolent, les ombres sont démesurément profondes, les noirs hachés, les visages découpés à la Willem.
Pourtant on reconnaît tout, même les endroits qu’on a jamais vus. Chaque dessin, accompagné de la petite musique du commentaire en voix off, provoque une étrange impression de familiarité. Même les scènes de cul les plus acharnées, dessinées comme le porno le plus académique. Même les poncifs, les lieux communs, les répétitions, la fatigue, la sueur.
C’est un récit sans histoire, dans lequel le langage se tord autant que le trait : Pinelli parle un mélange d’argot mâchonné et de dialecte inventé, avec des traces d’espagnol et des créations incompréhensibles, en massacrant la grammaire et l’orthographe, en torturant la langue pour inventer son propre patois des bas-fonds comme il invente son propre encrage au burin et ses traits creusés.

Cette inventivité qui pase par le mépris total des codes, c’est ce qui fascine dans la trilogie Pulpo Chorizo Puros. C’est finalement à un immense accouchement, personnel et graphique, que Pinelli invite son lecteur. Il lui fallait se créer soi-même dans la destruction de tout le reste, de tout ce qui pouvait être joli, accueillant, facile. Ça vaut la peine de tenter le coup avec lui. On y revient. On en redemande.

[1] Pulpo, Chorizo, Puros, La trilogie, de Joe G. Pinelli, PLG, 1993 (ouvrage réalisé par l’Association pour la promotion des « Jeunes Auteurs de Bande dessinée », à Montrouge), le coffret sous carton fort, 180 FF.

[2] C’est un des trucs qui m’a bloqué au début, mais finalement ça fait partie de la tentative de Pinelli. Le massacre de la langue est aussi nécessaire que la crudité du trait.

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2 RÉACTIONS
#01
No mas pulpo
C’est un bel article et qui donne une idée très juste de l’effet produit par la lecture de ce livre. No Mas Pulpo est à nouveau disponible, cette fois-ci sous forme d’intégrale publiée chez Ego comme X.
par Un inconnu le 21 novembre 2009 | Répondre à ce message
>01
No mas pulpo
Magnifique réédition de la trilogie, mais qui manque cruellement d’une toute petite introduction (une phrase aurait suffit)... Comme me l’a fait remarquer mon excellent libraire, pour qui ne connait pas le travail de Pinelli, il est n’est pas clair qu’il s’agit d’une réédition (une date apparait à la dernière planche du premier tome, pour les plus observateurs). Aucune mention de l’éditeur original, PLG, n’est visible. Or, pour bien le distinguer du magma actuel des bandes dessinées autobiographiques, il était intéressant de noter que ce bouquin - qui n’a pas pris une ride - a en fait 20 ans. Ca aurait permis de comprendre le côté complètement révolutionnaire de cette oeuvre dans le champ de la bande dessinée francophone de cette époque.
par Un passant pas objectif mais sincère le 8 décembre 2009 | Répondre à ce message
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