Une bien triste famille de Abe Shin’ichi
En français Une bien triste famille, publié chez Le Seuil
Dans une langue exotique Aren no Kazoku / Seisho, publié chez Seirindô
Chroniqué par Xavier Guilbert en octobre 2006

Derrière sa maquette se voulant (trop ?) différente, la collection Mangaself du Seuil continue à aller puiser dans les auteurs moins connus de la production japonaise — et après le Terajima-Chô Kikan de Takita Yû, c’est au tour de la chronique minière d’Abe Shin’ichi de se voir publiée pour cette rentrée.
Une bien triste famille est une œuvre aux échos de souvenirs qui s’attache à décrire la vie d’une petite communauté dans une mine de charbon privée de la région de Chikuhô (située sur l’île de Kyûshû, dans le sud du Japon), en 1906. On serait tenté de faire un parallèle avec le Germinal de Zola, dans cette vie âpre et misérable de la mine — mais ici, pas d’indignation, pas de grand mouvement syndicaliste porteur de l’espoir de lendemains qui seraient meilleurs. L’ensemble, et jusqu’à la conclusion, garde une sorte de fatalisme résigné, le « shô ga nai » japonais valant un autre « mektoub ».
Et s’il y a bien ici une dimension sociale, le récit qu’en fait l’auteur n’a rien d’une revendication — au contraire, c’est simplement un témoignage, qui détaille avec minutie la manière dont fonctionnait ce système d’exploitation des mineurs par les compagnies privées de l’époque.

D’ailleurs, ce qui ressort très fortement dans ce livre, c’est le sentiment de proximité, d’existence de cette communauté. Lui-même natif de la région de Chikuhô, Abe Shin’ichi relate sans doute ici une partie de son histoire familiale, n’évoquant le contexte historique qu’après-coup, et sans véritablement s’y attarder.
Originalement publiée en 1975 dans la revue Garô, Une bien triste famille regroupe en fait trois parties distinctes mais liées par un même sujet : Aren no Kazoku (« La famille Aren »), Ishida Kinu no Ninshin (« La grossesse d’Ishida Kinu ») et Chikuhô Iaidô (« Le Iaidô de Chikuhô » — Iaidô désignant l’art de dégainer le sabre). Si ces trois parties s’enchaînent et forment une continuité, c’est plus dans le ton et l’approche narrative que l’on sent une évolution, que l’on peut déjà déceler dans le choix des titres, allant du nommé et proche vers le plus global et impersonnel.
Débutant son récit sur un registre intime et cru, évoquant la maladie et montrant des opérations chirurgicales qui n’ont rien d’anodin, Abe Shin’ichi va progressivement élargir son horizon pour englober finalement l’ensemble de la mine, et enfin la replacer dans sa perspective historique. Ainsi, si vers la moitié du volume, la double-page listant par le menu les diverses inondations, typhons et autres glissements de terrain ayant frappés la région continue à participer à une chronique restant à l’échelle locale et humaine, les deux derniers chapitres se placent résolument dans une approche descriptive et moins directement personnelle — devenant alors véritablement un document de témoignage.

Mais au-delà de ce devoir de mémoire, Une bien triste famille demeure un récit un peu fruste, à l’image du quotidien de ces mineurs. Le dessin n’est pas toujours très lisible, les poses sont statiques, les visages pas toujours reconnaissables — il y a quelque chose de brut dans ce trait, presque sculpté, arraché à la page pour témoigner.
La narration est du même ordre, parfois elliptique à l’excès mais gagnant en fluidité au fil des pages, et exigeant du lecteur de s’accrocher, quitte à revenir en arrière et se référer à la page (sommaire) de présentation des personnages en début de volume.
Malgré ces évidentes faiblesses, Une bien triste famille demeure un document brut et personnel — de quoi donner envie de s’intéresser aux autres œuvres d’Abe Shin’ichi, également traduit ces jours-ci chez Piquier avec Paradis (« Tengoku ») et Cornélius avec Un gentil garçon (« Yasashii Hito »), tous deux antérieurs à Une bien triste famille.

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2 RÉACTIONS
#01
Une bien triste famille
Shô ga nai = " il faut bien, on n’a pas le choix, c’est la vie..." n’est-ce pas ? mais que signifie " mektoub " ? Des notes en bas de page auraient été les bienvenues pour ces deux mots. Merci d’avance.
par Un inconnu le 31 octobre 2006 | Répondre à ce message
>01
Une bien triste famille

En Japonais, « Shô ga nai » (ou, également et moins familièrement, « Shikata ga nai ») signifie « il n’y a pas de manière de faire », et a donc (comme vous l’indiquez) le sens de « on n’a pas le choix, c’est la vie ».

« Mektoub » vient de l’arabe, et signifie « c’est écrit » — en fait, que notre destinée est décidée par Allah. Et à nouveau, on retrouve le même sens de « c’est la vie, on ne peut rien y faire ». Curieusement, j’avais pensé que « mektoub » était plus connu que son équivalent japonais ...

par XaV le 2 novembre 2006 | Répondre à ce message
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