Vues Ephémères - Mai 2007
Humeur de Xavier Guilbert en mai 2007

Blogosphère, blogosphère ...
(ou est-ce que j’ai une tête de ?)

Ce mois-ci, quelque part en Mai selon nos tablettes, du9 devrait fêter le onzième anniversaire de sa présence sur la toile mondiale. Onze années d’activité électronique plus ou moins intense, assorties de deux renaissances et d’autant de nouvelles présentations, le tout soutenu par une équipe à géométrie et implication variables. Onze années de publication sur électrons garantis recyclés, à explorer les courants alternatifs au fil de nos lectures et nos découvertes. Collectif de lecteurs avant tout, du9 a toujours revendiqué son petit bout de la lorgnette, sa subjectivité assumée, sa voix/voie personnelle.

Dans le dernier numéro de Neuvième Art, Erwin Dejasse et Frédéric Paques écrivaient, dans un article intitulé « New Kids on the Blog », que curieusement, en ce qui concerne le phénomène blog, « les sites internet consacrés à la bande dessinée se montrent tout aussi silencieux, de l’exigeant du9 au très consensuel ActuaBD. » A croire qu’une proximité géographique dans le virtuel devrait nous prédisposer à nous pencher sur la chose, partageant avec elle une connexion allant plus loin que la simple prise électrique.
Alors il est vrai que du9, que certains ont pu qualifier (à tort) de blog, ne parle pas du phénomène. En fait, pour être plus précis, nous n’avons jamais publié de chronique sur une version électronique, alors que pour autant les versions papier ont eu cet honneur — que ce soit Les Petits Riens de l’éminent Lewis Trondheim, le Beyrouth, juillet-août 2006 de Mazen Kerbaj, ou encore le Blog du Cap’tain @robase d’Isaac Wens.
Dictature de l’objet, quand tu nous tiens ...

Bien sûr, on pourrait arguer que c’est plus facile, ne serait-ce que parce que la version « livre » d’un « blog BD » résulte déjà d’un travail de sélection effectué en amont par l’éditeur — ce qui, au vu du nombre imposant de sites faisant preuve de qualité variable et de talents divers, n’est pas une mince affaire. Mais la question du support se pose en d’autres termes.
Par essence, le « blog BD » n’existe que dans le présent, œuvre constamment en construction ou en devenir, qui (pour le lecteur curieux) s’effeuille à l’envers, dans une lecture à rebrousse-chronologie. Pire, certains poussent même le vice à renier la mémoire que constituent les archives, tel Trondheim s’amusant à affirmer l’aspect éphémère et anecdotique de ses « Petits Riens ». Ne reste plus qu’à suivre cette course en avant permanente, une sorte d’improvisation au jour le jour dont on ne sait où elle aboutira.
Et face à un tel objet, le chroniqueur en vadrouille électronique que je suis se trouve bien perplexe, se demandant comment aborder la chose. Car ce qui fait une œuvre, c’est aussi qu’elle résulte de la démarche d’un auteur, qui lui décrète (après des révisions et des retouches qui restent la plupart du temps en coulisses) un état final et fini. Et le blog, espace immanent et mouvant, est généralement à l’opposé de cela, tant dans son processus de création au fil des jours et des idées, mais aussi dans son mode de consommation.

D’une certaine manière, l’édition papier d’un « blog BD » opère une transformation, figeant dans le temps (entre un début et une fin) et dans l’espace (d’une feuille à l’autre) un ensemble qui n’était alors que consultable de manière discontinue (dans la fenêtre immuable d’un écran d’ordinateur, au gré des clics et des temps de chargement). Et c’est sans doute dans cette « multiplicité immédiatement disponible » que réside cette différence fondamentale qui fait apparaître, ici des thématiques récurrentes, là une structure narrative globale, là encore une accumulation sans intérêt. [1]
Autant de constats pour lesquels une « prise de réalité » de la part des blogs m’est nécessaire — sans doute le signe que, bien qu’existant le temps de quelques chroniques dans le virtuel de la toile, je reste avant tout un lecteur aux limitations bien réelles.

Les sorties de Mai 2007
François Avril - Cinéma deuxième partie - Alain Beaulet, Collection Les Petits Carnets
Alex Baladi - Discoman - Atrabile, Collection Lympe
J.M Bertoyas - Le Flon - Les Requins Marteaux
Isabelle Boinot - Nicoptine - Éditions En Marge
Luis Duran - L’illusion d’Overlain - Rackham, Collection Morgan
Fabcaro - La Bredoute - Six pieds sous terre, Collection Lépidoptère
Jean-Luc Fromental & Francis Nielsen - Il était une fois... - ArtMalta
Alexandre Kha - Les mangeurs d’absolu - Tanibis
Vincent Vanoli - L’attelage - L’Association, Collection Ciboulette
Manu Larcenet - De mon chien comme preuve irréfutable de l’inexistence d’un Dieu omniprésent - Six pieds sous terre, Collection Lépidoptère
David Libens & Philippe Vanderheyden - Les dunes - L’Employé du Moi, Collection Sous-main
Manyfest/Rais+Alder - Brigitte - Castagniééé
Tommi Musturi - Le second livre de M. Espoir - La 5e couche, Hors Collection
Morgan Navarro - Malcom Foot - Les Requins Marteaux
Amanda Vähämäki - Campo di baba - Frémok, Collection Quadrupède
Henriette Valium - Ab bédex compilato - L’Association, Hors Collection
Karlien de Villiers - Ma mère était une très belle femme - Editions çà et là

Versions Originales
Gary Baseman - A Taste Of Venison : A BLAB ! Storybook - Fantagraphics Books
Mike Carey, Sonny Liew & Marc Hempel - Re-Gifters - DC/Minx
Nicolas Debon - The Strongest Man In The World : Louis Cyr - Groundwood Books
Budd Fisher & Jeff Lindenblatt - Forever Nuts : The Early Years Of Mutt & Jeff - NBM
Renée French - Micrographica - Top Shelf Productions
Walt Holcombe - Things Just Get Away From You - Fantagraphics Books
Jeff Kinney - Diary Of A Wimpy Kid - Abrams
James Kochalka - Super F*ckers #4 - Top Shelf Productions
David Lapham - Silverfish - DC/Vertigo
Rutu Modan - Exit Wounds - Drawn & Quarterly
Zak Sally - Sammy The Mouse #1 - Fantagraphics Books, The Ignatz Line
James Sturm - James Sturm’s America : God, Gold & Golems - Drawn & Quarterly

Revues
Canicola n°4 - Canicola
Comix Club 5 - Éditions Groinge
Écritures n°15, « Quoi maintenant ? » - La 5e Couche, Revue Écritures
The Comics Journal #284 - Fantagraphics Books

Requiescat in Pace
- Massimo Belardinelli (69 ans), dessinateur italien ayant participé à la revue anglaise 2000AD, en particulier sur les séries Dan Dare ou Sláine.
- Johnny Hart (76 ans), créateur du strip B.C. et co-créateur (avec Brant Parker) du strip Wizard of Id.
- Jocelyn Houde (46 ans), auteur québéquois de la série Panzer et dernièrement de Les derniers corsaires.
- Brant Parker (86 ans), dessinateur et co-créateur (avec Johnny Hart) du strip Wizard of Id.

Dictature du format ?
Petit livre tout empreint de poésie, The clouds above de Jordan Crane vient de sortir chez Dargaud sous le titre plutôt logique de Dans les nuages. Mais là où Fantagraphics avait livré un joli petit volume relié tout carré, égrenant une case par page pour ce récit teinté d’onirisme, Dargaud garde un papier épais mais sacrifie à la tradition de l’album, et en 48 pages s’il vous plait. La case unique par page (petite fenêtre-univers où se déroule cette bande dessinée qui ne demanderait qu’à s’animer) laisse alors la place à un gaufrier régulier (3 x 2) dont le défilement est ponctué de temps à autre par une case plus grande jouant les points d’arrêt.
L’édition française reste cependant silencieuse sur l’éventuelle participation de l’auteur à ce remontage — remontage dont on imaginera sans peine les raisons : la force de l’habitude, l’emprise des collections, la facilité logistique d’un format que l’on voudrait nous faire croire inéluctable.

[1] Il n’est sans doute pas étonnant d’ailleurs de constater que les blogs qui sont les plus souvent cités en exemple de « success story » — Frantico, Trondheim, Boulet, James et la Tête X — sont également ceux qui sont les plus structurés, adoptant un format de (récit en une) planche ... et souvent signés d’auteurs déjà reconnus et publiés « dans le réel ».

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6 RÉACTIONS
#01
Vues Ephémères - Mai 2007
Votre réflexion est intéressante et fort pertinente, mais il ne faut pas pour autant refermer le débat, ni ignorer ces blogs (ce que vous ne faites pas fort heureusement). J’espère que vous serez présents aux assises de la bande dessinée indépendante lors du festival Périscopages à Rennes, avec notamment une réflexion sur les "blogs BD". Je signale au passage que je travaille sur la possibilité de mettre à disposition du public des références de blogs de création, en bande desinée, à partir du portail d’une bibliothèque (parisienne, je n’en dis pas plus).
par Antoine le 4 mai 2007 | Répondre à ce message
#02
Vues Ephémères - Mai 2007

Onze ans ? Où sont les bougies ? Et les cadeaux ? Franchement ça se fête car Du 9 occupe un espace désormais indispensable dans l’univers interstellaire (et souvent vide)de la critique en bd sur le net. (Non, non, je ne travaille pas dans la pub !) Analyses fines et en tout cas pour moi un bon paquet de découvertes.

Un bémol : l’espace accordé à l’image. L’illustration d’introduction ne permet pas de se rendre compte du travail de l’artiste rendant nécessaire le renvoi à une voire deux planches. Pour preuve votre analyse de la mise en page du boulot de Sfar sur Greffier qui reste bien abstraite sans support visuel l’explicitant...

Quoiqu’il en soit, merci et bon anniversaire !

par christophe le 5 mai 2007 | Répondre à ce message
>02
Vues Ephémères - Mai 2007
Pour les visuels, chaque version de du9 s’est attachée à faire un peu plus de place aux images tirées des livres. L’illustration d’introduction n’est certes pas la panacée, mais c’est un espace que nous essayons d’occuper systématiquement — quitte à compléter quand nous le pouvons, avec d’autres extraits. Ceci étant, nous n’avons pas toujours le cœur de démonter la reliure de nos livres pour effectuer les scans, d’où une relative rareté ...
#03
Vues Ephémères - Mai 2007

Car ce qui fait une œuvre, c’est aussi qu’elle résulte de la démarche d’un auteur, qui lui décrète (après des révisions et des retouches qui restent la plupart du temps en coulisses) un état final et fini. Et le blog, espace immanent et mouvant, est généralement à l’opposé de cela, tant dans son processus de création au fil des jours et des idées, mais aussi dans son mode de consommation.

Ah beh non non non. Ca ne va pas du tout. Ca veut dire quoi, ça, Xav, leader du site de critique de bande dessinée dit le plus exigeant de la toile, qui renonce déjà devant la réécriture des définitions et la refondation des concepts. Une œuvre, c’est patati, c’est patata, c’est rien du tout. Si c’est ce que d’autres ont décidé pour hier, alors il faut que ce soit ce que tu vas décider pour demain. Le monde bouge, la gauche change (pas en France ils disent à la télé), et les définitions sont de vieux bâtiments à abattre ou du moins à repeindre à nos couleurs. Que tu ne veuilles pas te lancer dans l’analyse de blog parce que... par exemple les artistes qui y travaillent ont ce qu’il y a de plus perfectionné en outillage et ne s’évertuent à construire que des pâtés de sables, ça je le conçois très bien. Mais bloqué par une définition ou un concept...que diable, pas toi, pas vous, s’il vous plait.

Petite minute éloge, deux livres à sortir en mai, les seuls qui m’aient retourné le ventre depuis le début de l’année, dont un que tu n’as pas cité.

Rutu Modan - Exit Wounds - Drawn & Quarterly (j’ai le sentiment que ce sera l’un des chef d’oeuvre de l’année tellement je ne lui trouve pas de défaut).

Shinichi Abe- Un gentil garçon - Cornelius (moins percutant que ces deux premiers livres en France, par sa volonté de dessin trop beau - mais le beau tout le monde aime ça- mais du coup moins viscéral et expressif. En revanche, quelle maîtrise du naturalisme, frontale. Avec cette petite touche de pudeur qu’on n’aurait jamais trouvé chez Zola. L’ensemble est très cohérant, très émouvant. A déconseiller quand même aux aficionados du mono no aware Taniguchien, pétale de cerise et ronds dans l’eau mélancoliques ne sont pas au programme, mais alors pas du tout...) Vive du9, et bon anniversaire.

>03
Vues Ephémères - Mai 2007

Damned ! Se pourrait-il que je déroge ?
(et au passage, je ne revendique aucunement le statut de « leader » de du9, ce n’est pas un poste à pourvoir. On a notre gourou/fondateur, Jessie Bi, et tout au moins je suis l’agitateur/animateur en chef en ces temps qui courrent)

Ce billet se voulait plus être un constat (de perplexité en ce qui me concerne) que de mettre en place un système visant à séparer le bon grain de l’ivraie, ou de décréter ce qui démarque la « bonne œuvre » du tâcheronnisme. Pour être tout à fait honnête (et j’espère que c’est ce qui ressort de cet article), je suis assez désemparé vis-à-vis d’un blog, de la même manière que je suis désemparé vis-à-vis d’un daily strip. Il est très possible que certains des mes augustes corréligionnaires qui sévissent sur ce site soient plus à l’aise avec ce genre de format, mais en ce qui me concerne, je ne sais pas trop comment aborder tout ça d’un point de vue critique.

Au-delà de cela, et pour prolonger ce billet, j’ai également le sentiment confus que le système de blog ou de webcomics tel qu’il est en place actuellement est, d’un point de vue technique, très centré sur l’auteur, et moins sur le lecteur. Le revenu et/ou la notoriété de l’auteur dépendant de son traffic, une bonne partie des blogs existent dans une sorte de bulle qui nécessite une visite spécifique — pas d’aggrégateur type RSS qui permette de profiter d’une sorte de « cartoon page » digne d’un newspaper.
Tu vas me dire, Stef, que je suis une grosse flemmasse, et que c’est indigne de du9 que de refuser d’aller fouiner dans les petits coins sombres de l’Internet — je te rétorquerais que c’est peut-être vrai, mais que c’est surtout une question de temps disponible, et que (considérant les engagements liés à ma vie en dehors de du9) il est matériellement difficile d’aller tous les jours faire le tour d’une vingtaine de sites pour en récolter la goutte d’illumination quotidienne.

Bref. Loin de moi l’idée de vouloir normaliser, formater ou statuer sur ce qui est bien ou pas en matière de blog — simplement le constat de mes difficultés à aborder quelque chose dont je sens encore confusément qu’elle se veut, dans la plupart des cas, qu’un palliatif à une publication papier contrariée ou non encore envisagée.
On reste ainsi souvent prisonnier de l’idée de page, et les excursions que j’ai pu faire ne m’ont pas encore amené à rencontrer beaucoup d’œuvres aussi étonnantes et spécifiques et révolutionnaires que le When I am King de demian5. Pour moi, le dossier reste ouvert, sans jugement lapidaire ni mépris, juste, encore une fois, beaucoup de perplexité. Et peut-être aussi, d’attentes.

>03
Vues Ephémères - Mai 2007
C’est difficile de critiquer un blog car ce n’est pas un objet fini mais un processus - sauf blogs très "fabriqués" et créés dans un but évident de publication, comme le blog de Frantico. C’est cependant un sujet intéressant, qui crée un nouveau rapport entre l’auteur et le lecteur. Certains blogs sont aussi des fourre-tout, qui sont à ce titre aussi compliqués à commenter que n’importe quels fourre-tout : ils donnent une idée de l’auteur mais ce ne sont pas des ouvrages cohérents. Plutôt que des critiques, je pense qu’il faudrait faire le point, faire des interviews peut-être,...
par Jean-no le 11 mai 2007 | Répondre à ce message
BRÈVES
Splendor No More
12 juillet 2010
L’auteur d’American Splendor et l’une des figures emblématiques de l’autobiographie en bande dessinée, Harvey Pekar s’est éteint hier à 70 ans. Il laisse derrière lui son « grand œuvre », chronique personnelle illustrée tour à tour par R. Crumb, Spain Rodriguez ou encore Joe Sacco, entre autres noms remarquables. En 2003, il avait été incarné à l’écran par Paul Giamatti.
Coupés du Monde
12 juin 2010
Aux flâneurs de la capitale réfractaires aux sirènes du ballon rond, les jours qui viennent s’annoncent riches en horizons à explorer. Pour commencer, Thomas Ott s’expose du 11 juin au 17 juillet à la Galerie Martel (17 rue Martel dans le 10e). Ensuite, histoire de continuer à célébrer les XX ans de l’Association, Benoît Jacques prend la suite de Nine Antico et de Grégoire Carlé et « s’installe » du 15 juin au 17 juillet à Super-Héros (175 rue St Martin dans le 3e). Enfin, on pourra aller admirer le travail de Dominique Goblet & Nikita Fossoul et Aurélie William Levaux du 18 juin au 18 juillet au Monte-en-l’Air (71 rue de Ménilmontant / 2 rue de la Mare dans le 20e).
Ah oui, et puis sinon, il paraît qu’il y a aussi quelque chose au Palais de Chaillot jusqu’au 28 novembre... alors bonne(s) visite(s).
Joli mois de Mai
30 avril 2010
Avis aux amateurs : ce mois de mai promet d’en éblouir plus d’un.
Tout d’abord, du côté de nos voisins Suisses, on pourra aller goûter à l’édition 2010 du Festival Fumetto (à Lucerne, du 1er au 9 mai), qui propose un superbe plateau d’expositions consacrées à Jack Kirby, Emmanuel Guibert, François Avril, Thomas Ott, Chihoi, Nicolas Mahler, Brecht Evens, ou encore Nadia Ravicioni. L’ensemble du programme détaillé est disponible sur le site du Festival.
Et pour ceux qui seraient plutôt parisiens, ils pourront toujours tourner leurs regards du côté de la Galerie Martel, qui exposera du 5 mai au 5 juin des originaux de R. Crumb.
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