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Puisque la tradition veut que l’été soit consacré, sinon aux vacances, du moins à la détente, on n’aura donc pas été forcément surpris de voir le très sérieux Philosophie Magazine s’offrir (une fois n’est pas coutume) un dépaysement estival en forme de hors-série exceptionnel et «collector», arborant fièrement en couverture un «Tintin au pays des philosophes» du plus bel effet. Au programme: une centaine de pages dans lesquelles, comme l’indique Le Soir (co-éditeur de la chose pour la Belgique), «les signatures prestigieuses se bousculent». Mais attention, pas question de donner dans la prise de tête — Sven Ortoli, le rédacteur en chef, nous met aussitôt dans le bain: «s’il existe une manière faussement paresseuse et vraiment joyeuse de faire de la philosophie, c’est bien en lisant Tintin!»
Message visiblement reçu cinq sur cinq — et en fait de «Tintin au pays des philosophes», [1] ce serait plutôt «les philosophes au pays de Tintin»: des philosophes qui s’encanaillent, chacun exhibant fièrement son «passeport Tintin» en guise de carte du club. On jauge la tintinophilie de l’autre, on se compare, on s’observe — et l’on se plait à figurer dans les pages de couverture, dans une galerie de trombines [2] ayant eu le courage sans doute d’avoir osé se frotter à Tintin. On investit la forme de l’album jusqu’au fétichisme (couverture cartonnée, dos coloré, typographie, galerie des «numéros précédents» au dos) — les tintinolâtres parlent aux tintinophiles, ou l’inverse, on ne sait plus trop.
Sans véritable surprise, cette entreprise dûment validée par Moulinsart (puisqu’il y a des illustrations) tourne forcément à l’hagiographie, dans laquelle Hergé nous est présenté comme philosophe, humaniste, génie et visionnaire tout à la fois. Au fil des textes [3] qui naviguent de la morale à la raison, de la politique au rire, de l’homme à l’art, l’accumulation de tant de louanges finit par virer à l’indigestion. On en viendrait même à se demander si cette emphase ne serait pas une manière de s’excuser que ce ne soit, finalement, que de la bande dessinée. Si certains intervenants de ce numéro veulent bien reconnaître avoir été l’objet de railleries ou d’étonnement lorsqu’ils citaient Tintin, le discours s’empresse de s’éloigner de ce neuvième art encore perçu comme trop immature. On philosophe, on analyse, on psychanalyse. On fouille ces histoires, en occultant presque toujours le récit: Tintin apparaît comme personnage, Hergé comme créateur — mais jamais comme raconteur. Ne seraient-ce les cases qui émaillent ces pages, on en viendrait à douter qu’Hergé ait même fait de la bande dessinée.
Sur 104 pages, on ne trouvera que deux approches qui s’intéressent à sa spécificité en tant que medium; [4] une seule fois, on verra mentionnés d’autres auteurs de bande dessinée, mais uniquement dans le but de réaffirmer la supériorité incontestable d’Hergé. La question posée à Pierre Michon se plait d’ailleurs à prendre des faux-airs de sacrilège: «Comparé aux autres grands auteurs de BD (Hugo Pratt, Jacobs, Goscinny...), Hergé n’est-il pas le degré zéro de l’écriture?» On retient son souffle, avant que la réponse ne tombe: «Tintin n’est que style au contraire, à tel point qu’on ne le voit pas puisqu’il est partout, il est la totalité de la forme visible. [...] C’est la forme d’un genre amené à sa perfection au moment même de son invention». On est rassuré, Hergé est bien toujours un génie, mieux même, il y a du divin là-dedans: Fiat lux, et lux fit, en quelque sorte.
«Pourquoi ces intellectuels si avares de leur temps deviennent-ils donc si généreux lorsqu’il s’agit du reporter du Petit XXe?», s’interroge Sven Ortoli dans son édito. En effet, pourquoi vouloir ajouter une pierre de plus à un piédestal qui n’est plus à construire, alors qu’Hergé est depuis longtemps sujet d’adoration et de monographies? «On ne peut que plaindre les épigones qui n’ont pas fini de ployer sous le père fondateur, donc de le maudire et de vainement le déprécier», affirme un Pierre Michon [5] péremptoire. Pourtant, au-delà de l’aura qui entoure Hergé et sa créature, on ne voit pas vraiment en quoi ces discours ne pourraient s’appliquer à d’autres œuvres, à d’autres livres de bande dessinée. Et si l’on trouve à Tintin des profondeurs vertigineuses, c’est peut-être seulement parce que l’on a bien voulu s’y pencher. Décréter que l’œuvre d’Hergé, à l’exclusion de toute autre, est capable de soutenir un discours savant, revient alors à peindre en négatif l’image d’une bande dessinée indigne d’intérêt. Si c’est le cas, il est grand temps de tuer le père.
Les sorties de la rentrée 2010
Gaëlle Almeras - Bambou tome 1 - Diantre !, Hors série
Peter Bagge - Apocalypse nerd - Rackham, Collection Morgan
Charlotte Blazy, Joseph Safieddine & Renart - Que j’ai été - Les Enfants Rouges
Louis Studs Terkel & Paul Buhle - Working, une adaptation graphique - çà et là/Amsterdam
Daniel Clowes - Wilson - Cornélius
Dominique Corbasson - Montmartre - Alain Beaulet, Les Petits Carnets
Jean-Louis Costes - Le Prince du Cœur - Les Requins Marteaux
Harvey Pekar & Robert Crumb - Harv’n Bob - Cornélius
Serguei Dounovetz & Paco Roca - L’ange de la retirada - Six Pieds Sous Terre, collection Plantigrade
Karine Elghozi & Etienne M. - A vos Z’amours - Les Enfants Rouges
Peb & Sylvain Euriot - Cherche ! - Diantre !, Collection Klong
Jean-Luc Favero - LOVNI - Les Requins Marteaux
Hanakuma Yusaku - Tokyo zombie - Imho
Kaneko Atsushi - Bambi 4 - Imho
Mattt Konture & Jacques Velay - Jean de l’ours - L’Association, Collection Espôlette
Nikita Mandryka - Du barouf dans le potage - Alain Beaulet, Les Petits Carnets
Léon Maret - Laisse faire les sphères - Alain Beaulet, Les Petits Carnets
Mizuki Shigeru - Kappa et compagnie - Cornélius
Tony Papin - Trente-cinq - Homecooking
Frederik Peeters & Pierre Oscar Lévy - Château de sable - Atrabile, Collection Bile blanche
Leif Tande - L’origine de la vie - La Pastèque
Tori Miki - Intermezzo vol.5 - Imho
Vincent Vanoli - Le passage aux escaliers - L’Association, Collection Ciboulette
Collectifs
Un fanzine carré B1 - Hécatombe
Un fanzine carré B2 - Hécatombe
Revues
Jade 320U - Six Pieds Sous Terre, collection Lépidoptère
Lapin n°43 - L’Association
Essais
Jean-Marie Aposotolidès - Dans la peau de Tintin - Les Impressions Nouvelles
Requiescat in Pace
- Kon Satoshi (46 ans), auteur de manga et surtout réalisateur dans l’animation, en particulier pour les films Perfect Blue, Millenium Actress, Tokyo Godfathers et Paprika;
- Roger Mas (86 ans), repreneur de la série Pif à la suite de son créateur Jose Cabrero Arnal, et créateur du personnage de Pifou. Il avait également créé des séries pour Vaillant (puis Pif) et Tintin.
[1] Dont le titre fait écho à la première aventure du héros à la houppe, Tintin au pays des Soviets — un livre dans lequel Tintin révélait au grand jour la propagande mise en œuvre par les partisans de Staline. On appréciera l’ironie d’une telle référence, pour un hors-série tout entier à la cause du reporter.
[2] Comportant, ironie du sort, quelques erreurs malencontreuses.
[3] Plutôt intéressants par ailleurs, même si l’enthousiasme de certains les pousse parfois à des excès d’interprétation, au point de filer la métaphore jusqu’à la rupture.
[4] Soit celle de Pierre Fresnault-Deruelle, qui met en avant des échos (du «tressage» dirait Thierry Groensteen) entre deux cases, l’une tirée des 7 Boules de Cristal, l’autre du Temple du Soleil; et celle de Tristan Garcia, qui s’arrête sur les fameuses trois cases de Tintin au Tibet qui présentent une continuité de décor.
[5] Ecrivain et lauréat en particulier du Grand Prix du roman de l’Académie Française en 2009 pour son livre Les Onze.
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#01
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Que Pierre Michon écrive sur Tintin est pour moi infiniment plus intéressant et stimulant que de découvrir le nième article d’un spécialiste. Je lis actuellement "Rimbaud le fils" et c’est vraiment un très grand livre où Michon est tout sauf idolâtre (son humour, sa mélancolie, sont ravageurs). Malheureusement, je ne suis pas encore tombé sur ce n°, absent de "mes" kiosques (parce déjà épuisé!?)...
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par Christian Rosset le 3 September 2010
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>01
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Ça y est, je l’ai trouvé, ce fameux numéro cartonné (mais pas cousu : c’est du cheap de chez cheap, un peu bâclé). Eh bien, je renouvelle à Pierre Michon mon estime et plus encore... Et je vais lire le reste. J’ai déjà repéré des choses banales, désagréables parfois. Et, oui, Xavier, nécessité de tuer le père, c’est comme ça, ça sera encore comme ça pendant des lustres... Après tout, il faut se demander pourquoi Hergé continue à exciter autant les personnalités intelligentes et "stylées" (les guillemets, pour faire vite!)... Je n’ai pas la réponse, mais bon, Michon, Clément Rosset, ce cher Homonyme (s’il lit Du9, un grand salut!), Élisabeth de Fontenay : très beau "tableau de chasse"...
par Christian Rosset le 3 September 2010
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Ou Pierre Michon est un magicien, qu’il parle de Rimbaud ou Tintin, ou Jules Verne.
Merci de faire l’éloge d’un écrivain majeur, mais parfois trop discret. Cela se vérifie une fois de plus : les moins "tapageurs" ont toujours été les plus profonds. Il suffit d’aller trouver leur piste.
par Marie-Odile le 19 September 2010
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#02
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par Wood le 3 September 2010
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>02
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A la décharge de m. Guilbert, c’est un report d’1 an! Il a du passer à l’as à cause de cela.
Mais c’est vrai qu’en attendant le Krazy Kat & le Jacovitti (les 2 aux Reveurs), c’est le gros evenement patrimonial de la rentrée bd.
par Un inconnu le 6 September 2010
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#03
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par Mathéo le 6 September 2010
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A l’occasion de l’édition 2012 du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, ARGH Association et Entre les cases proposent l’exposition « D’ici de là-bas », qui propose une géographie de la bande dessinée à hauteur d’artiste. Le commissariat en est assuré par Pierre-Laurent Daures (copinage inside). Rendez-vous est donné au 18 boulevard Pasteur (face au Pavillon Jeunes Talents) à Angoulême, du 26 au 29 janvier.
Ami lecteur, lectrice mon Amour, l’occasion était trop belle. Non seulement du9 s’apprête à faire peau neuve, mais voici que Cornélius (ami et admiré de longue date) vient d’installer ses nouveaux bureaux non loin d’Upian, notre habilleur officiel. Alors, histoire de fêter l’événement sous le regard bienveillant des deux parrains, sept auteurs viennent s’illustrer du 9 au 30 décembre prochains sur les murs de la galerie Since (211 rue Saint-Maur, Paris Xe) : Ludovic Debeurme, Nadja Fejto, Grégory Mardon, Fanny Michaelis, Hugues Micol, Giacomo Nanni, Benoît Preteseille — dignes représentants de cette nouvelle bande dessinée que Cornélius s’attache à découvrir et à faire connaître. Vernissage prévu le 9 décembre à 19h.
Du 16 au 18 novembre 2011, le groupe de recherche sur la bande dessinée ACME organise le colloque international « Figures indépendantes de la bande dessinée mondiale : tirer un trait/tisser des liens », qui se tiendra à l’université de Liège (Place du XX août 7, 4000 Liège). Les trois journées de réflexion porteront sur les aspects historiques, thématiques et économiques des structures éditoriales qui relèvent ou se réclament entre autres dénominations de « l’indépendance ». Programme détaillé des interventions ici.